Les indicateurs de richesse, insuffisants pour comprendre les inégalités

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) met à disposition des indicateurs qui permettent de mieux saisir les différentes situations entre les pays. Prazis Images/ Shutterstock

En matière d’inégalités entre les pays, on présente généralement des moyennes de revenu par habitant. Mais cette méthode a ses limites. Par exemple, ces comparaisons « horizontales » peuvent cacher de grands écarts internes. Dans un pays très riche comme le Qatar, il y a quand même des gens pauvres. Dans un pays très pauvre comme le Mali, il y a quand même des familles qui prospèrent.

Certes, ces moyennes révèlent des écarts externes très significatifs entre les pays. Un Norvégien touche ainsi un revenu annuel moyen quarante fois supérieur à celui d’un Haïtien. Mais il nous semble important, pour obtenir une photographie plus complète, de mobiliser d’autres indicateurs.

Quatre indicateurs pour mieux comprendre les inégalités

Le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) nous permet justement de disposer de plusieurs indicateurs complémentaires :

  • RNB/h : Le revenu annuel par habitant pour l’économie ;

  • IDH : l’indicateur de développement humain pour l’enseignement et la santé ;

  • Satisfaction : un indice global de satisfaction pour le bonheur perçu ;

  • Démocratie : un indicateur de démocratie pour la politique.

Avec ces quatre indicateurs, on sait ainsi qu’il y a des pays où l’on est pauvre mais heureux. Ou encore que, dans d’autres, on est bien soigné mais on vit sous une dictature ; etc.

Pour montrer tout l’éventail des situations, le sociologue Gabriel Langouët et le professeur Dominique Groux, spécialiste des questions d’éducation, viennent d’extraire un échantillon de 20 pays, aux situations particulièrement contrastées, pour les classer des cas où tout va mal vers ceux où tout semble aller pour le mieux.

Nous proposons ici de réduire encore leur liste à cinq pays à la population comparable, plus la France pour nous situer. Déjà, des contrastes saisissants apparaissent.

  • On lit en direct l’écart des revenus par habitant en dollars : Un Haïtien est en moyenne dix fois plus pauvre qu’un Mauricien, qui est lui-même un peu au-dessus de la moyenne mondiale, mais qui reste deux fois plus pauvre qu’un Français.

  • On lit tout aussi directement l’écart des indices de développement humain : en matière de soins et d’éducation, un Haïtien est loin derrière un Mauricien qui, lui, dépasse la moyenne mondiale. On retrouve en fait la même hiérarchie que pour le revenu par habitant.

  • L’indice de satisfaction global semble cohérent avec les deux indicateurs précédents : on est peu satisfait d’être pauvre et mal soigné ou éduqué. On est plus heureux dans un pays riche à fort développement humain. Bref, la qualité de vie apparaît comme meilleure en Norvège qu’en Haïti. On remarquera au passage que La Havane ne publie pas de données sur le « bonheur » d’être cubain.

  • Mais l’indicateur de démocratie révèle, lui, qu’un pays riche n’est pas nécessairement une démocratie, ou inversement, comme l’illustre le cas de l’île Maurice. Il indique aussi que, s’il y a effectivement une spirale de la misère, du manque d’éducation et de l’instabilité politique en Haïti, un pays non démocratique comme Cuba peut assurer des soins corrects et une éducation convenable.

Le revenu annuel moyen par habitant en Norvège est 40 fois supérieur à celui enregistré en Haïti. Fivepointsix/Shutterstock

Des écarts importants entre pays similaires

Bien sûr, le « petit » pays qu’est la Norvège bénéficie d’une manne pétrolière qui l’aide à prospérer. Encore lui faut-il s’organiser pour atteindre des scores aussi exemplaires que ceux mesurés sur les quatre critères. Pour ce qui est des autres pays, il est troublant de constater de tels les écarts alors qu’ils comptent des atouts et des handicaps similaires, ainsi que des histoires ayant parfois des traits analogues :

  • Maurice fait figure ici du bon élève qui se développe dans tous les domaines : économiques, sociaux, psychologiques et politiques. Bref, sur les quatre indices retenus.

  • Cuba y parvient dans le domaine socio-économique mais par une voie autoritaire qui ne laisse même pas à une éventuelle satisfaction le droit de s’exprimer.

  • Enfin, le cas d’Haïti reste dramatiquement celui du cumul de tous les échecs. Les obstacles au développement de l’esprit d’entreprise en Haïti restent aujourd’hui très nombreux : politiques, éducatifs, voire religieux. Je vous invite à ce sujet à lire la préface du livre de Langouët et Groux, judicieusement rédigée par Obrillant Damus, brillant jeune professeur d’université de Port-au-Prince.

Haïti semble pris dans une spirale de la misère et de l’instabilité politique. Michelle D. Milliman/Shutterstock

Trois réflexions pour ouvrir le débat

D’abord, nous vivons dans un monde où les 20 % les plus riches (1,4 milliard de personnes) possèdent 95 % des richesses. Nous venons de mesurer que les contrastes entre pays sont impressionnants, avec un revenu annuel moyen qui va de 1 à 40 entre un Haïtien et un Norvégien. Il y a plus encore entre un Malien et un Qatari. Il va de soi que cette répartition paraît injuste. Langouët et Groux ont eu raison de titrer : « Réveillons-nous ». À condition de ne pas présenter Cuba comme une voie désirable de développement…

Pour autant, on ne peut pas dire que « c’était mieux avant ». Sur des moyennes mondiales, l’humanité a progressé depuis un siècle : espérance de vie, prospérité, éducation, santé, démocratie, qualité de vie… tout cela s’est amélioré pour le plus grand nombre de personnes, dans le plus grand nombre de pays. Il faut regarder la démonstration du conférencier suédois Johan Norberg « Non, ce n’était pas mieux avant », pour s’en convaincre.

Enfin, il ne suffit plus de comparer des pays pour mesurer des inégalités de richesse. Peut-être faut-il se tourner aussi vers de grandes entreprises, prospères et influentes, qui deviennent des lieux de pouvoir et de stratégie plus lourds que certains pays. On pense bien sûr aux GAFA : Google, Apple, Facebook, Amazon. Dans son livre « The Four », Scott Galloway, professeur à l’Université de New York, montre bien qu’avec un nombre de salariés équivalent à la taille d’une métropole française, les GAFA cumulent à eux quatre une capitalisation qui dépasse le PIB de la France (2 700 milliards de dollars en 2017). Finalement, il y a des entités plus riches que des pays et qui ont du poids pour faire valoir leurs stratégies de développement. Un élément à ajouter aux comparaisons entre pays.