Les jeunes perdus dans le dédale des catégories

Chaque individu appartient à plusieurs groupes et sous-groupes. Ernest Morales/Flickr, CC BY-NC-ND

La catégorisation est un processus essentiel de l’esprit humain. Il s’agit de classer les entités qui nous entourent dans des groupes et sous-groupes permettant une meilleure compréhension de notre environnement. Ainsi, on distingue traditionnellement une catégorisation verticale (du groupe le plus large au groupe le plus étroit) et une catégorisation horizontale (entre les différentes espèces de chiens, par exemple).

Cette distinction est transposable chez l’individu, pour lequel on effectue, notamment, une « catégorisation sociale ». En effet, nous sommes plus ou moins consciemment classés par nos congénères d’après notre apparence physique, notre statut social, nos goûts, etc. Or, depuis la seconde moitié du XXe siècle, le nombre de groupes augmente considérablement, bouleversant tous les codes établis jusqu’alors.

Pourquoi un tel phénomène, que l’on pourrait qualifier de « surcatégorisation » ? Jusqu’aux XVIe-XVIIe siècles, le « nous » primait sur le « je ». Il existait, bien évidemment, une conscience individuelle et propre à chacun. Mais le clan, la famille et la communauté religieuse (voire le sentiment d’appartenance à son royaume ou à son empire) représentaient les groupes majeurs dans lesquels l’individu devait s’insérer. Et cette intégration était elle-même une condition sine qua non d’acceptation, car les « marginaux » – ou à défaut les minorités – constituaient les cibles parfaites de diverses persécutions et lois inégalitaires.

L’Occident, de gré ou de force

Aujourd’hui, la mondialisation initiée par les pays occidentaux (ouverture des frontières, partage culturel accru – notamment grâce aux technologies de l’information et de la communication –, etc.) tend à uniformiser les connaissances et les pratiques. L’Occident (Europe et États-Unis principalement) est devenu, pour beaucoup de pays émergents, un modèle à imiter, de gré ou de force. Cependant, les zones géographiques à l’origine de cette acculturation intègrent également de plus en plus d’éléments extérieurs : accroissement du nombre de religions, modifications des mœurs culturelles (alimentaires par exemple), etc.

Par ailleurs, la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation ont, sans doute, laissé des traces indélébiles du fait de la violence des actions perpétrées, notamment l’exploitation et l’élimination systématique de certains groupes estimés trop éloignés du « prototype » social et culturel (l’élément le plus représentatif de la catégorie auto-proclamée dominante).

Sentiment d’égarement

La première conséquence de cette surcatégorisation, la plus évidente et la plus relayée par les médias de masse, est la perte de repères et/ou d’identité. Les « jeunes » – adolescents et jeunes adultes – sont les plus concernés par cette perte, et leur sentiment d’égarement est souvent exacerbé par les réseaux sociaux et l’existence de « groupes » toujours plus nombreux. Ces groupes, qui retranscrivent dans la sphère numérique la surcatégorisation existante dans le monde réel, peuvent concerner des sujets aussi divers que les goûts vestimentaires ou musicaux, l’origine ethnique, l’appartenance religieuse ou encore la couleur des cheveux – entre autres.

Les réseaux sociaux ajoutent au morcellement. Ministère de l’Economie

Cet étrange mélange de catégories empêche de nombreuses personnes de trouver leur place. Et bien qu’il apparaisse de plus en plus indispensable d’appartenir à un (ou des) groupe(s) précis pour ne pas se perdre dans cet imbroglio, la moindre difficulté à se situer peut mener à de graves situations. Dans le pire des cas, cela peut même conduire à un sentiment dépressif profond et, parfois, au suicide, comme en 2010, à Coursan,où un adolescent avait péri lors d’une tentative de suicide collective. Sa fréquence chez les jeunes ne cesse d’inquiéter les spécialistes dont les études ne semblent malheureusement pas émouvoir les pouvoirs publics.

LGBT et les frères Kouachi

Le traumatisme classificateur concerne évidemment d’autres catégories, notamment les « minorités ». Les LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), par exemple, sont victimes d’une intolérance qui, si elle tend à se résorber, est toujours présente, parfois de manière virulente. Paru en septembre 2015, un article sur le suicide chez les LGBT traduit la difficulté, pour ces personnes, d’exister au sein de leurs propres catégories et, a fortiori, dans la société tout entière.

Autre conséquence majeure, souvent en lien avec la première : la « radicalisation ». Comment ne pas mentionner, sur ce fait, les attentats de début janvier 2015 à Charlie Hebdo ? Car les frères Kouachi, devenus orphelins dès leur adolescence, semblent bien avoir trouvé dans les groupes religieux radicaux le moyen d’exister et d’être utiles à ceux qui les ont embrigadés. Bien qu’il s’agisse de formations terroristes aux motivations meurtrières, elles constituent malgré tout des catégories définies au sein desquelles tout individu en quête de repères est susceptible de trouver des réponses à ses questions existentielles. Surtout si cet individu, au fil du temps, en est venu à haïr les autres catégories socioculturelles dans lesquelles il ne peut s’intégrer – du fait de ses croyances personnelles ou de l’opposition de ses contemporains.

Mortifère morcellement ?

Il est difficile de prétendre disposer de la solution à des problèmes de société désormais mondialisés. Cependant, deux éléments peuvent être avancés – sans doute utopiques. Afin de lier à nouveau l’individu à une société dans laquelle il a perdu pied, il semble de plus en plus important de ne plus reléguer à la marge les groupes sociaux depuis toujours désignés comme tels. Car ostraciser une communauté revient à multiplier les catégories, et par là même ouvrir la porte à un mortifère morcellement de la société.

Deuxièmement, il est indispensable, à la suite des conflits où l’Occident intervient militairement, de ne plus imposer de façon radicale un mode de pensée aux antipodes des cultures locales. Car demander à des populations, aux traditions parfois plusieurs fois centenaires, une adaptation quasiment immédiate à un fonctionnement qui leur est étranger ne peut déboucher que sur deux phénomènes : l’acceptation ou le rejet violent. Et on sait, notamment au travers des groupes terroristes, à quelles catastrophes peut mener le second.