Les leçons de Fukushima, cinq ans après

Des milliers de sacs de déchets radioactifs entreposés dans les environs de Fukushima (2016). EPA

Mars 2011, le monde assiste plein d’incrédulité à la tragédie de Fukushima. Pour le Japon, ce ne fut pas seulement la plus grande catastrophe nucléaire depuis Tchernobyl. Il s’agissait là de « la crise la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Cinq ans après, le pays se débat toujours avec les conséquences de cette tragédie. Les villes situées dans un rayon d’une quarantaine de kilomètres autour du site de Fukushima constituent une zone morte : tout, ici, est désolé et désert. Près de 100 000 personnes ont été déplacées, incapables de réintégrer leurs foyers. Les salariés de la Tokyo Electric Power Company (TEPCO) doivent jour après jour revêtir leurs masques intégraux et leurs costumes de caoutchouc pour pénétrer sur le site contaminé. Il leur faut procéder au démantèlement de l’ancienne centrale ; une tâche effectuée à 10 %, selon les récentes déclarations du directeur de la centrale, Akira Ono.

Ce travail difficile doit faire face à de multiples revers ; et l’escalade des coûts paraît sans fin. En décembre 2011, le gouvernement avait estimé que la gestion de Fukushima coûterait 50 milliards de dollars. En 2014, ce coût avait presque doublé. Il incluait : 19 milliards pour démanteler la centrale ; 22 milliards pour décontaminer les environs du site ; 9 milliards pour construire des installations de stockage temporaire des déchets nucléaires et 43 autres milliards pour indemniser les victimes. Mais aujourd’hui, même ces sommes paraissent bien optimistes.

Un agent de sécurité dans la ville de Namie, au nord de Fukushima (2016). EPA

Compensations

Julius Weitzdörfer, spécialiste du droit à l’Université de Cambridge, indique que Fukushima représente le cas le plus important de responsabilité civile de toute l’histoire. Plus de deux millions de personnes ont poursuivi TEPCO et 50 milliards de dollars ont déjà été versés. Ceci rappelle l’affaire de la marée noire de l’Exxon Valdez ; les experts prédisent que le coût total des indemnisations pour la catastrophe de Fukushima pourrait atteindre les 120 milliards de dollars.

Une volet secondaire, mais non moins remarquable, de cette affaire concerne l’indemnisation des suicides. Un tribunal a en effet rendu un jugement historique, condamnant TEPCO à payer 470 000 dollars aux héritiers de la femme d’un agriculteur de 58 ans, Hamako Watanabe. La famille Watanabe avait été évacuée du village de Yamakiya en avril 2011, abandonnant sa ferme et emportant avec elle son prêt immobilier de 140 000 dollars pour une maison devenue inhabitable. Hamako Watanabe a sombré à la suite des événements dans une profonde dépression et s’est donnée la mort en s’immolant une nuit de juin 2011.

D’autres familles endeuillées ont également plaidé leur cause : deux affaires similaires sont en cours et le gouvernement japonais estime à 56 le nombre de suicides en relation directe avec la tragédie de Fukushima. De son côté, la radio NHK avance le nombre de 130 suicides. Ce qui est sûr, c’est que ce bilan risque de s’alourdir. 19 personnes évacuées ont ainsi mis fin à leurs jours en 2015 et il semble peu probable que les choses s’arrangent en 2016.

Manifestation anti-nuclaire à Nagatacho en 2015. TK Kurikawa

Qui va payer ?

Officiellement, tout incombe à TEPCO. En vertu de la responsabilité s’appliquant au nucléaire au Japon, l’exploitant est responsable du coût total d’un accident, et ce même s’il n’a pas commis de négligence.

Dans la pratique, les contribuables japonais en sont de leur poche. Les intervenants du colloque « Fukushima, cinq ans après », qui s’est tenu récemment à l’Université de Cambridge, ont bien montré que si la responsabilité de TEPCO est illimitée, ses moyens, eux, ne le sont pas. Malgré l’histoire sismique du Japon, l’assurance de TEPCO ne couvre ni les tremblements de terre ni les tsunamis. Conformément à la réglementation introduite en 2009, TEPCO était assuré – grâce à des fonds publics et privés – jusqu’à hauteur de 1,1 milliard de dollars seulement : soit un cinquantième des dommages-intérêts versés à ce jour.

Le gouvernement nippon s’est vu contraint de sauver TEPCO de la faillite – en plus de toutes les autres dépenses de liées à la catastrophe. Il a ainsi pris une part majoritaire dans l’entreprise et a continué à financer les paiements de compensations par le biais d’une série d’accords d’indemnisations et de prêts. L’État a également pris la mesure inédite d’adopter des lignes directrices juridiques rétroactives obligeant les autres compagnies d’électricité et les institutions financières à contribuer à l’effort financier.

On peut aujourd’hui se demander si la notion de responsabilité illimitée a un sens lorsque la capacité de l’opérateur à indemniser s’avère si limitée. Cela soulève également d’autres questions pour les pays ayant recours à l’énergie nucléaire. Au Royaume-Uni, par exemple, la responsabilité nucléaire est plafonnée à quelque 220 millions de dollars, soit moins de deux centièmes de ce que TEPCO a déjà dû payer…

This article was originally published in English