Les limites de la politique actuelle de « déradicalisation »

Le centre de Pontourny, premier centre de déradicalisation ouvert en France, en septembre 2016. Guillaume Souvant / AFP

Premier volet d’une série de trois articles issus d’un séminaire organisé par le Collège des Bernardins entre 2015 et 2017.


Le rapport d’étape récent des sénatrices Esther Benbassa et Catherine Troendlé, « Désendoctrinement, désembrigadement et réinsertion des djihadistes en France et en Europe », critique l’actuelle politique de « déradicalisation » du gouvernement français. Les deux rapporteuses fustigent en particulier le coût exorbitant qu’a représenté pour l’État la réhabilitation du centre de Pontourny (Indre-et-Loire), alors que ce centre destiné à la déradicalisation des jeunes est aujourd’hui vide.

Cependant, si le rapport critique, à juste titre, « la politique de volontariat » adopté par les autorités pour y faire venir les jeunes, il se montre injuste à notre sens à l’égard de Dounia Bouzar, la fondatrice du Centre de préventions contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI).

Celle-ci a, du reste, répondu vertement aux deux sénatrices :

« Les Français doivent savoir que vous rendez un rapport où vous prétendez effectuer un audit sur la déradicalisation en France alors que vous n’avez ni auditionné l’équipe du CPDSI en tant que première équipe mobile d’intervention mandatée par le ministère de l’Intérieur sur toute la France et les DOM-TOM (1 134 saisines de familles et 43 d’équipes de préfectures), ni auditionné ma personne pour le résultat de mes premières conclusions de recherche-action avec les parents et les professionnels. »

Le CPDSI, poursuit Dounia Bouzar, permet un véritable désengagement du djihadiste à l’égard de son utopie, un deuil par rapport à ses propres blessures, et un accompagnement personnalisé favorisant la réinsertion.

Dounia Bouzar est accusée d’avoir réussi à désembrigader Farid Benyettou, l’ancien mentor des frères Kouachi, et d’avoir publié avec lui Mon djihad : itinéraire d’un repenti (éditions autrement, 2017). Les services de renseignement s’interrogent sur la sincérité de l’amendement de l’ancien djihadiste. Ici encore, l’anthropologue française réagit :

« J’ai fait témoigner Farid. Pour les jeunes radicalisés, rien de plus fort que la parole d’un repenti. Farid a réussi à empêcher une trentaine de départs. »

Cette publication a contribué cependant à la marginaliser.

Les subventions du ministère de l’Intérieur lui ont été retirées. Elle est pourtant défendue dans la presse. Dans Libération, Bernadette Sauvaget la présente ainsi comme une femme courageuse et une véritable experte de l’islamisme :

« Chez elle, il y a aussi du courage, beaucoup, comme peu de gens en ont, surtout en ce moment. Quoi qu’on pense de l’anthropologue, spécialiste du fait religieux et de la radicalisation, de l’ex-éducatrice de la PJJ qui a exercé, de 1991 à 2008, dans les quartiers difficiles autour de Lille, ce courage-là force le respect ».

La déception de rester soi

La vraie question, cependant, que soulève le philosophe Jean-Marc Bourdin est celle de comprendre l’itinéraire de Farid Benyettou et de saisir comment la société française pourrait se mobiliser pour faire face à la « crise d’adulescence » diagnostiquée par le philosophe dans les propos du repenti. Face à cette incapacité des jeunes à accepter des responsabilités et à devenir adulte, Jean Marc Bourdin tire une conclusion importante :

« Notre société devrait avoir pour principale préoccupation de réduire le sentiment d’insuffisance d’être de sa jeunesse. Or elle s’ingénie à creuser ce manque de façon abyssale par l’imposition de modèles inaccessibles. Dans un pareil contexte, le désir d’être autre ainsi attisé aboutit inéluctablement à la déception de rester soi. Et l’impossibilité d’être cet autre peut devenir le seul horizon envisagé jusqu’à un autosacrifice sacrificateur. »

Croquis d’audience, réalisé le 20 mars 2008 à Paris, de Farid Benyettou qui comparaissait devant le tribunal correctionnel dans le procès de la filière irakienne du XIXᵉ arrondissement soupçonnée d’avoir recruté et envoyé des djihadistes vers l’Irak. Benoît Peyrucq/AFP

On comprend dès lors que la politique de désembrigadement n’est possible que si les pouvoirs publics prennent conscience de la complexité du phénomène de la « radicalisation ». Le séminaire du Collège des Bernardins consacré aux nouveaux fondamentalistes a montré que l’engagement djihadiste n’est que la face visible de l’iceberg de l’ultra-modernité.

Peut-on en effet vouloir désembrigader de jeunes djihadistes tout en continuant à commercer allègrement avec l’Arabie Saoudite, principal pays soutenant le fondamentalisme wahhabite dans le monde ? Peut-on vouloir lutter contre les violences des jeunes dans les banlieues sans mettre en place une vraie politique de la ville capable de supprimer les ghettos ?

Sans une prise de conscience de la complexité du phénomène du néo-fondamentalisme, il est à craindre que les différents plans de « dé-radicalisation » proposés par des parlementaires ou par le gouvernement ne reçoivent qu’une efficacité limitée.