Les premiers robots sont nés au siècle des Lumières

Un automate sophistiqué, ancêtre des robots actuels. Lyon and Turnbull

Cet article est publié dans le cadre de la première édition du Festival des idées, un événement organisé du 15 au 19 novembre 2016 par USPC et dont The Conversation est partenaire.

Avec sa femme Heather, Roger Daltrey – le chanteur des Who – a vendu une collection rare d’automates aux enchères, fin septembre, à Édimbourg. Ces objets sont d’étonnants modèles réduits d’animaux ou d’humains animés par un mécanisme d’horlogerie bien caché, qui semblent se mouvoir de façon autonome : une forme d’intelligence artificielle qui a révolutionné le monde bien avant l’ère digitale, mais dont nous avons oublié l’histoire.

Certes, ces automates ressemblent un peu à des jouets, mais en réalité, ce sont des prodiges d’ingéniosité jadis collectionnés par les grands de ce monde à travers toute l’Europe. La preuve : la reine Marie-Antoinette, toujours à la pointe de la mode, était propriétaire de « La joueuse de tympanon », un automate reproduisant une jeune femme entrain de jouer d’un instrument à cordes.

Quand on remontait le mécanisme, la joueuse frappait les cordes de l’instrument, les mains dirigées par un cylindre pivotant caché sous sa jupe. Elle pouvait jouer pas moins de 8 mélodies différentes. Cet automate a été restauré au XIXe siècle par le grand magicien Jean Eugène Robert-Houdin, de qui Harry Houdini s’est largement inspiré.

Mais les premiers automates datent de l’antiquité. Au Ve siècle avant J.C, le scientifique grec Archytas de Tarente aurait ainsi conçu une colombe artificielle, sans doute propulsée par la vapeur, capable de voler sur 200 mètres. Certaines archives du IIIe siècle avant notre ère mentionnent également des oiseaux mécaniques et des personnages humains aux proportions réalistes, produits en Chine ancienne.

À travers l’histoire, les automates étaient surtout appréciés pour la complexité et la variété de leurs mouvements : plus ils étaient proches du vivant, plus l’artisan était doué. Même Léonard de Vinci a construit un « chevalier mécanique » à la fin du XVe siècle, un automate humanoïde animé par un système interne de poulies.

Mais ce n’est que pendant le siècle des Lumières que les automates ont atteint leur pic de popularité, devenant des exemples prisés de l’ingéniosité humaine et des avancées techniques. La collection Daltrey comprend à ce titre plusieurs exemples impressionnants. Conçus par Léopold Lambert, l’un des fabricants d’automates les plus réputés dans la France de la fin du XIXe siècle, ils comprennent des modèles capables de boire une tasse de thé, de faire tournoyer une ombrelle, de jouer d’un instrument ou de faire un tour de magie – le tout en clignant des yeux et en bougeant les lèvres, bien entendu.

Ces automates attirent autant les collectionneurs privés et les grands musées. Ils sont appréciés à la fois pour la délicatesse de leur artisanat, l’ingéniosité et la complexité de leur conception technique, et bien sûr, l’état de leur mécanisme, et peuvent valoir une petite fortune.

Canards qui défèquent et robots joueurs d’échecs

L’automate le plus étonnant de l’histoire est probablement le « canard digérateur » créé par le français Jacques de Vaucanson. Ce canard mécanique était en effet capable de se déplacer, de cancaner et même de digérer de la nourriture. De Vaucanson faisait croire que ses excréments résultaient d’un processus chimique complexe, alors qu’en fait l’oiseau ne « digérait » pas les céréales ingérées mais produisait des excréments artificiels, grâce à un mécanisme caché.

D’autres spécimens d’automates particulièrement sophistiqués peuvent dessiner, danser, jouer ou même parler. À St Pétersbourg, en 1780, Abbot Mical a ainsi créé un automate mettant en scène deux têtes placées sur un socle, capables de converser ensemble pendant un bref moment. Leurs voix étaient produites grâce à un filet d’air qui traversait des cordes vocales artificielles recouvrant des membranes tendues. Les sons qui en résultaient ont été qualifiés par l’Académie des Sciences comme une imitation imparfaite mais ingénieuse de la voix humaine.

Wolfgang von Kempelen est un autre inventeur dont les automates pouvaient imiter la voix humaine. Mais son plus grand succès reste son « Turc mécanique », un automate joueur d’échecs. Cet automate savait déplacer des pièces sur l’échiquier et même, au grand étonnement des spectateurs, jouer contre des adversaires humains.

Le Turc mécanique était d’ailleurs si doué pour les échecs qu’il berna les plus grands : Benjamin Frankin, Catherine II de Russie ou encore Napoléon Bonaparte. Certaines personnes soupçonnaient bien un canular mais le Turc poursuivit tout de même sa carrière en Europe pendant plusieurs dizaines d’années, après ses débuts en 1770. Ce n’est que plus tard que l’on découvrit que ses détracteurs avaient raison : l’automate était effectivement contrôlé par un maître d’échecs dissimulé à l’intérieur du mécanisme.

Des rouages à l’informatique

Les automates n’étaient pas seulement prétexte à s’amuser. Ils étaient vus comme l’incarnation de concepts philosophiques des plus nobles et s’apparentaient à la philosophie d’Isaac Newton, qui postulait un « univers mécanique » et pour qui le monde physique et peut-être la nature tout entière étaient régis par un mécanisme d’horlogerie géant.

Les mécanismes de ces automates ont été longtemps à la pointe de la technologie industrielle en Europe. De Vaucanson, l’inventeur du « canard digérant », a également construit le premier métier à tisser complètement automatique du monde, en 1745.

Enfin, les automates ont été les outils de l’industrialisation moderne. Pour le vérifier, il suffit de se référer à la vie du savant de l’ère victorienne Charles Babbage, que beaucoup voient comme le « père de l’ordinateur », et qui était fasciné par les automates. En somme, les objets que les Daltrey mettent aujourd’hui aux enchères sont bien plus que de simples curiosités désuètes. Ils évoquent l’endurance des êtres humains en matière de progrès technologique et nous montrent que la frontière entre humains et machines tend à s’estomper depuis des siècles.

This article was originally published in English