L’Europe centrale entre illibéralisme et fiesta, ou le syndrome de Dracula

La comédie « Budapest » reflète bon nombre de clichés au sujet des pays d'Europe centrale. Allociné

Le nom de Budapest évoque aujourd’hui, dans l’actualité médiatique française, deux choses.

C’est d’abord la capitale de la Hongrie, un pays de l’Union dont on parle surtout parce que les observateurs ouest européens sont, à juste titre, préoccupés par l’attitude eurosceptique et nationaliste de Viktor Orbán, que l’historien Paul Gradvohl propose d’appeler souverainisme obsidional. Cette attitude est contagieuse : Will Hutton décrivait ainsi en janvier dernier dans le Guardian la formation d’un axe illibéral Budapest-Varsovie, inquiétude justifiée par la réforme du judiciaire menée depuis de nombreux mois par le gouvernement de Mateusz Morawiecki en Pologne.

D’un autre côté, Budapest est maintenant le titre d’un film de Xavier Gens. Deux cadres français, Xavier et Arnaud, fondent « Crazy Trips », une agence de voyages offrant à ses clients des sensations fortes à Budapest. La destination est explicitement dictée par des spécificités régionales, comme « faire la fête arrosée à la palinka » et « profiter de certaines activités offertes par ce pays d’ex-URSS comme conduire des tanks et tirer à la kalachnikov sur des cibles ». Pour caricatural qu’il semble, ce pitch est basé sur une histoire vraie : celle de l’entreprise française CrazyEVG, spécialisée dans les enterrements de vie de garçon (EVG). Dans le film comme dans la réalité, l’Europe centrale est ainsi présentée comme le lieu tout indiqué d’une fête transgressive.

Les occasions de parler en France de l’Europe centrale semblent ainsi osciller entre deux extrêmes : d’un côté, une inquiétude politique légitime vis-à-vis du souverainisme obsidional à la Orbán ; de l’autre, une insouciance alcoolisée qui fait de l’est du sous-continent un terrain de jeu à bas coût pour Occidentaux. C’est cette oscillation des représentations sans terme médian entre inquiétude politique et insouciance festive qui constitue le syndrome de Dracula.

Le syndrome de Dracula : historique et symptômes

Couverture de Dracula, édition anglaise de 1901. Jonathan Harker aperçoit le comte ramper le long du mur du château. Wikipédia

Quelle image de l’Europe centrale ressort de Dracula (1897), le génial roman de Bram Stoker ? Dans les premières pages, un jeune avoué britannique, Jonathan Harker, voyage en Transylvanie. Il découvre d’abord un monde distant, géographiquement mais aussi culturellement, et a « l’impression très nette de quitter l’Occident pour entrer dans le monde oriental ». Cette étrangeté culturelle s’explique en partie par la méconnaissance des Occidentaux, et en partie par le caractère superstitieux des locaux : c’est « une des parties de l’Europe les moins connues, et les plus sauvages ».

Cette Europe autre est la source d’une menace existentielle, représentée par Dracula lui-même : ayant acheté, par l’intermédiaire de Jonathan, une demeure en Angleterre, il y déplace ses activités vampiriques, et espère soumettre le monde moderne au règne des morts-vivants.

Mais elle est aussi à l’origine de la sensualité fascinante et malsaine de femmes vampires lascives et sadiques (les fameuses Brides of Dracula), qui seront rejointes plus tard par Lucy Westenra vampirisée : l’antithèse absolue de la féminité victorienne.

Si le postcommunisme remplace, dans nos représentations contemporaines, la superstition comme facteur de différence, l’Europe centrale reste largement aujourd’hui l’objet d’une représentation biface qui en fait un « autre de l’intérieur ». D’un côté, c’est le lieu d’une menace qu’il faut combattre au nom des valeurs occidentales : l’autoritarisme de l’homme fort de Budapest, qui apparaît comme un très réel danger pour l’Union qui a intégré la Hongrie en 2004. De l’autre, on y trouve de fascinantes et dangereuses créatures que tout oppose à la vie normale et conjugale, qui motivent le tourisme festif des EVG et la vie nocturne débridée de Budapest, le film.

Inspiré d’une histoire vraie, « Budapest » raconte la naissance d’une entreprise d’organisation d’enterrements de vie de garçon. Allociné/Copyright Warner Bros. France

Le vampire : l’illibéralisme centre-européen et le souci du rayonnement national

Le 1ᵉʳ mars dernier est rentrée en vigueur la version amendée de la loi définissant les misions et prérogative de l’Institut polonais de la mémoire nationale (Instytut Pamięci Narodowej, IPN). Est désormais illégale « l ‘attribution à la nation ou à l’État polonais, en dépit des faits, de crimes contre l’humanité ».

L’exposé des motifs de la première version du projet, introduit devant la diète le 30 août 2016, commençait par dénoncer le raccourci inexact qui consiste à parler, comme avait pu le faire Barack Obama, de « camps (de la mort, d’extermination) polonais » pour désigner les camps nazis dans la Pologne occupée.

Il ne fait aucun doute que des formulations de ce genre, contraires à la vérité historique, ont des effets considérables quant à la bonne réputation de la République et de la Nation polonaises, affectant de manière dévastatrice l’image de la République polonaise, en particulier à l’étranger. Elles suggèrent en effet au public que la responsabilité des crimes commis par le IIIe Reich allemand revient à la Nation polonaise et à l’État polonais. (Druk nr 806)

Il s’agit de défendre, dans le langage même, l’honneur du pays. Le nouveau chapitre 6c de la loin amendée est donc entièrement consacré à « la protection de la bonne réputation de la République polonaise et de la Nation polonaise » (Ochrona dobrego imienia Rzeczypospolitej Polskiej i Narodu Polskiego). Comme le souligne Paul Gradvohl, cette stratégie de réécriture du passé national a toutes les raisons d’inquiéter les tenants de la construction européenne et la communauté académique, à l’est comme à l’ouest.

Ces dispositions législatives se sont accompagnées d’une campagne agressive sur Internet, dont le mot d’ordre est le hashtag #GermanDeathCamps. D’abord lancée sur un site créé en 2015 par la Fondation des traditions citadines et rurales, l’expression est maintenant reprise sur sur un site de l’IPN disponible en six langues. Sur YouTube, les services du Premier ministre ont mis en ligne deux clips intitulés Świadectwo prawdy (« Témoignage de vérité »), qui apparaissent aussi dans des emplacements promotionnels lorsqu’on explore YouTube en polonais. Deux anciennes résistantes déportées y témoignent pour défendre la loi, et l’une d’elles insiste sur le caractère allemand, plutôt que nazi, des camps (« les camps… n’étaient pas seulement nazis, mais simplement allemands » (« Obozy były… nie tylko nazistowskie, ale po prostu niemickie »). D’un côté, la parole digne et indignée de ces anciennes déportées commande le respect ; de l’autre, il est difficile de ne pas y voir une stratégie mémorielle mêlée d’euroscepticisme.

Le témoignage d’Alina Dąbrowska, qui insiste sur la responsabilité allemande des camps.

Ces témoignages apportent une forte caution morale à la stratégie de communication nationale du gouvernement de Mateusz Morawiecki. Ce dernier, face aux réactions indignées de la communauté internationale et du Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou en particulier, a défendu sans concession la loi dans une allocution vidéo en anglais (il en existe aussi une version polonaise).

L’aventure : l’Europe centrale comme outre monde festif de l’entrepreneuriat occidental

S’il est normal que des observateurs compétents et pertinents fassent part au public d’inquiétudes fondées et légitimes sur l’orientation politique de la Pologne ou de la Hongrie, il est problématique que, dans les médias grand public, ces analyses politiques préoccupantes coexistent quasi uniquement avec la représentation de l’Europe centrale comme un outre-monde festif (EVG à Budapest, crazy week-end à Prague, European spring break en Croatie…).

Quelle image de l’Europe centrale renvoie en effet Budapest ? Commençons par l’affiche : elle associe, sur fond de détails architecturaux, le nom de la ville à des fêtards et des jeunes femmes court vêtues portant le masque vénitien devenu (depuis au moins Eyes Wide Shut) un des marqueurs du libertinage. Le nom d’une capitale étrangère devient ainsi la légende d’une caricature hédoniste : c’est une autre forme de radicalité représentationnelle.

L’affiche du film. Allociné

En attendant la sortie du film, explorons le site de CrazyEVG, l’entreprise française dont la fondation en 2009 a inspiré le scénario. La carte figurant dans le clip de présentation de l’entreprise montre bien que les destinations centre-européennes sont privilégiées. Le menu « Destinations » confirme cette impression : sur 75 destinations, 17 sont en France et 22 en Europe centrale (27 en comptant les destinations allemandes) ; la moitié des six destinations de choix surlignées dans le menu du site sont des capitales centre-européennes.

Budapest est « une ville qui connaît la recette par cœur » pour « un enterrement de vie de garçon vraiment déjanté » ; des « légendes urbaines » racontent que ce serait le berceau des EVG. Celles qui courent sur Prague en font le lieu de naissance du strip-tease (le texte apparaissant logiquement en surimpression sur la photo d’une effeuilleuse). Se développe ainsi un légendaire de l’Europe centrale qui en fait le lieu tout indiqué d’une fête débridée.

Varsovie est « une ville carrément dingue, une vraie ville d’Europe de l’Est ». Les deux expressions semblent s’impliquer l’une l’autre : une « vraie » ville d’Europe centrale est « une ville ultra festive, avec du clubbing pour tous les goûts, un Hummer limousine, du shooting à gogo [et] de la vodka pas chère », comme de « très jolies filles ». L’intégration européenne a fait de Bratislava « l’Europe de l’Est “facile” : les prix sont en euros et la ville est toute petite », « les prix y sont dérisoires ». Pour renforcer l’impact du texte, celui-ci est en surimpression sur la photo plongeante d’une opulente poitrine féminine sanglée dans un corset « traditionnel » (associant ainsi fétichisme sexuel et caricature ethnique). Si « les clubs de Bratislava sont réputés dans toute l’Europe de l’Est », il semble surtout qu’ils fassent la réputation de l’Europe de l’est ailleurs.

L’entreprise française a des prédécesseurs sur ce marché, notamment la compagnie britannique Last Night of Freedom (LNOF), fondée en 1999. Le site de cette dernière proclame Prague « land of vice, cheap beer and Czech women (terre du vice, de la bière pas chère et des femmes tchèques) ». La nationalité tchèque semble avoir acquis des connotations érotiques : la fête est consubstantielle à l’Europe centrale. Peut-être l’expression la plus révélatrice vient-elle à propos de Budapest : « Budapest’s party cruises, open-air nightclubs and strip boats are out of this world. » (A Budapest, les croisières, les boîtes de nuit en plein air et les bateaux avec strip-tease à bord sont complètement dingues) ». Ici, « out of this world » signifie quelque chose de plus que « complètement ouf’ » : l’expression définit littéralement un outre-monde, un espace ludique qui contraste avec le vrai monde sérieux où l’on va se marier. On rejoint ici le slogan du film de Xavier Gens : « Ce qui se passe à Budapest reste à… Budapest ».

Le clip promotionnel du Prague Pub Crawl, avec simulation de l’évanouissement dans la rue par la caméra à la fin. Attention au volume sonore.

Carence culturelle et clash des représentations

Si les deux représentations de l’Europe centrale, l’illibérale comme la festive, sont aussi fondées l’une que l’autre, en quoi le syndrome de Dracula est-il un problème ?

À l’ouest, cette dichotomie crée des Jonathan Harker – des personnes à qui il manque, à côté de représentations tranchées (inquiétude politique ou hédonisme caricatural), une connaissance de l’Europe centrale comparable à celle qu’ils peuvent avoir de leurs voisins de l’ouest. Perdure ainsi une vision stéréotypée de la région qui manque des nuances nécessaires pour évoquer des pays et des peuples qui sont, au sein de l’UE, des voisins et des partenaires proches. Cette représentation est confortée par la rentabilité de l’industrie de la fête, dont profitent nombre d’entreprises centre-européennes : clubs, boîtes d’EVG « natives » comme Crazy Kawalerski en Pologne, fondée en 2010, ou le Prague Pub Crawl, dont Le clip promotionnel met en scène l’ivresse publique de manière particulièrement crue, la caméra subjective finissant par « tourner de l’œil » dans une des rues pavées du centre-ville.

À l’est, cette dichotomie crée des Dracula. L’exemple polonais a bien montré à quel point la force de la loi comme les ressources du web sont mobilisées dans une bataille mémorielle et communicationnelle dont l’enjeu est l’honneur de l’État polonais et de la Nation polonaise, son autorité morale à l’intérieur, et son rayonnement à l’extérieur. Face à l’image de l’Europe centrale comme vaste terrain de jeu postcommuniste, ils proposent une différenciation qu’ils estiment positive, fondée sur le patriotisme et les racines chrétiennes de l’Europe – et le gouvernement de M. Morawiecki a aussi ses émules à l’ouest.

Ce mouvement est déjà ancien, et se greffe sur de vieilles inquiétudes dont on pourrait faire l’histoire. En 2004, année de l’entrée de la République tchèque dans l’Union européenne, les stag trips visant Prague faisaient déjà l’objet de l’inquiétude des pouvoirs publics. L’exemple de Bratislava a montré que le phénomène a été facilité par l’intégration européenne mais on pourrait aussi prendre l’exemple de Riga. En 2014, l’archevêque de Cracovie a dénoncé ce tourisme hédoniste au nom des valeurs spirituelles de la chrétienté.

Les deux extrêmes du syndrome de Dracula ménagent entre eux un vide représentationnel, qui rigidifie à la fois les possibilités de se représenter la région à l’ouest et, à l’est, les possibilités de self-fashioning (construction de son identité et de son image par rapport à des normes extérieures). La responsabilité du syndrome de Dracula est en ce sens bilatérale : c’est un cercle vicieux qui entretient le fantasme sans nuance de l’altérité radicale de l’Europe centrale.

La littérature comme remède

Le syndrome de Dracula empêche ainsi les deux moitiés de l’Europe de se familiariser sereinement l’une avec l’autre. Une possibilité, pour s’en extraire, est de lire d’autres livres que Dracula : moins gothiques et plus aux prises avec la réalité régionale. On pourra commencer par le récit de l’écrivain serbe Mileta Prodanović, Ça pourrait bien être votre jour de chance, dont le premier chapitre intitulé « Nous, Européens de l’est » démonte le mythe de l’altérité radicale de la moitié orientale du continent.

L’auteur décrit d’abord les « caractéristiques philosophico-génétiques » des habitants de l’Europe médiane, qui (fait peu connu) « naissent avec une trompe et des cornes ». Est ainsi moquée l’idée que les natifs de la région ont un ADN intellectuel spécifique, combinée à des caractéristiques physiques distinctives – que promeut sans distance le cliché des filles de l’Est… La fin du chapitre satirise la tendance de l’Occident à imposer son identité et ses politiques à l’est de l’Europe, ici pour sauver l’« opossum tigré (Didelpha tigris) », espèce rare en voie de disparition. Cette satire permet d’identifier le genre d’exaspération que peuvent susciter, chez les conservateurs centre-européens, les modes de gestion « imposés » par Bruxelles, surtout quand ils se combinent à des pratiques occidentales vécues comme une invasion arrogante et peu valorisante. (Sur le même thème, on peut lire en anglais sur Internet le texte de Prodanović Šengenski medvediLes ours de Schengen).

Si le livre de Prodanović, paru en serbe en 2000, est un récit de l’expérience du bombardement de Belgrade en 1999, son diagnostic fonctionne toujours étonnamment bien : la « success story » de Budapest véhicule bien une représentation stéréotypique et réductrice de la région, dont l’arme est simplement le capitalisme plutôt que la guerre. « L’impératif séculaire », « vis pour dépenser ! », promu par « les grandes démocraties occidentales » que moque Prodanović, sous-tend la morale du film : quand on ne réussit pas à décoller en France, on peut faire de l’argent à l’Est avec de l’alcool, des filles et des vieux tanks.

Le problème est que tout le monde n’exprime pas ses doutes vis-à-vis de l’UE avec autant d’humour que Prodanović, ni n’a la même défiance face aux tentations idéologiques de la région (Prodanović a notamment participé au projet artistique et cosmopolite Love Difference). Le genre de lassitude qu’il exprime, par la satire, vis-à-vis d’un regard occidental perçu comme superficiel et méprisant contribue aujourd’hui à nourrir l’euroscepticisme des populistes centre-européens et de leur électorat.

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