L'habit d’arlequin du populisme tunisien

Les candidats Kaïs Saïed et Nabil Karoui sont qualifiés pour le second de la présidentielle. Fethi Belaid/AFP

Si le populisme européen et américain constituent, selon l’historien P. Rosanvallon, une réponse aux dysfonctionnements de la démocratie établie, le populisme tunisien est une réaction à l’essoufflement de la révolution et de la transition politique engagée au lendemain de la chute de la dictature en 2011.

En termes concrets, le populisme tunisien est le produit de la révolution trahie et de la démocratisation inachevée.

Tout se passe, en effet, comme si le populisme le plus en vue de la région de l’Afrique du Nord était l’expression de la naissance douloureuse et des soubresauts de la démocratie pluraliste, de l’État de droit et des libertés.

En cela, la Tunisie ressemble plus, au niveau de la théâtralisation du politique, à l’Italie qu’à l’Algérie ou à l’Égypte.

La désillusion des jeunes

Huit ans après le soulèvement populaire contre l’ancien régime et le passage déterminé mais incertain de l’autoritarisme au pluralisme démocratique, les acteurs du changement politique que sont principalement les jeunes se sentent trahis et contraints d’assumer leur destinée.

Ils ont le sentiment que les nouveaux dirigeants, pourtant démocratiquement élus, ont usurpé « la révolution de la dignité ». Cela au nom d’une démocratie représentative déviée de sa vocation au profit d’intérêts individuels, partisans et mafieux.

D’où la quête obstinée d’une revanche que l’élection présidentielle anticipée offre sur un plateau d’argent : une seconde révolution, de type légal.

Le désenchantement d’une jeunesse abandonnée à elle-même et de larges couches moyennes et pauvres de plus en plus précarisées par le chômage, le sous-emploi et la cherté de la vie, forment le terreau du populisme, ici comme ailleurs.

En s’identifiant au peuple conçu comme un tout indivisible, abstrait et homogène, le populisme se veut le langage politique des exclus de la gouvernance, de la croissance et du développement.

En pratique, ce mouvement émotionnel plus que rationnel ajoute à la confusion entre populaire et populiste, l’ambivalence de l’appartenance à la communauté locale (la région/le lignage) et supranationale (la umma arabe et islamique).

Le triomphe du populisme

Le triomphe électoral récent du populisme incarné par les figures atypiques de Kaïs Saïed et Nabil Karoui – les deux vainqueurs du premier tour des élections présidentielles du 15 septembre dernier qui ont rassemblé respectivement 18,4 % et 15,6 % des voix –, s’est effectué au dépens des deux forces qui ont jusqu’ici dominé la transition politique, de 2011 à 2019 : l’islamisme et le nationalisme.

Deux mouvements historiques qui se sont avérés incapables de satisfaire les demandes pressantes du peuple exprimées dans le fameux slogan de la révolution : travail, liberté et dignité.

D’autant plus que l’alliance de ces deux forces représentées, d’un côté, par le parti islamiste Ennahdha et, de l’autre, par les partis sécularistes Nidaa Tounes et Tahya Tounes, a surtout engendré une vaste crise. Crise économique, crise de la politique représentative et crise des valeurs sociales et morales.

À y regarder de près, le populisme est une réaction contre le mépris et la non-reconnaissance des jeunes et des forces révolutionnaires par l’establishment islamo-nationaliste.

Celui-ci a non seulement confisqué le pouvoir mais s’est montré incapable de satisfaire les demandes pressantes d’emploi et de justice. Creusant ainsi un hiatus entre l’État et la société.

Or, le populisme triomphant est de composition hétérogène, même s’il s’articule le plus souvent autour de la figure d’un chef viril et entreprenant.

Sauf que le chef charismatique fait défaut en cette période de crise de leadership et du politique.

De fait, la nature ayant horreur du vide, le champ politique, traversé par des forces et des luttes de compétition, laisse essaimer une multitude de mini-leaders aspirant à la succession de Béji Caïd Essebsi, le président mort avant d’avoir fini son mandat (2014-2019).

Les mini-chefs populistes

C’est à couteaux tirés que les aspirants à la magistrature suprême paradent pour accéder au palais de Carthage. Le lieu de résidence du président de la république, dont les pouvoirs ont été limités par la nouvelle Constitution, continue de conserver une place de choix dans l’imaginaire politique des Tunisiens, longtemps soumis au pouvoir personnel.

Parmi la pléiade des mini-chefs populistes, Kaïs Saïed,qui a obtenu le plus de voix lors du premier tour du 15 septembre 2019, sort du lot. Il se distingue par son verbe obséquieux axé sur l’usage de l’arabe littéraire et sur son expertise constitutionaliste, il exprime aussi une rigidité physique et morale, tout en proposant un projet utopique de transformation du pouvoir exécutif qui plaît notamment aux jeunes.

Il surpasse ses concurrents en jouant sur une réputation de « mains propres » et de « parler vrai ». Une réputation favorisée par un contexte de perte de repères causée par la crise morale entretenue par les ego des dirigeants actuels, perçus très souvent par les Tunisiens comme trop arrogants et souvent ignorants.

Son concurrent immédiat et non moins populiste, Nabil Karoui, magnat de la chaîne de TV Nessma, détenu en prison juste avant les élections pour « corruption et blanchiment d’argent », a plus d’attrait auprès des adultes.

Il attire, en particulier, l’électoral rural, et notamment les femmes, par le biais de son association « Khalil Tounes » qui fournit nourriture et vêtements dans des milieux isolés mais aussi à travers les reportages qu’il réalise sur ces actions sur la chaîne Nessma. Le nom de l’association se réfère à son fils Khalil décédé tragiquement, à l’âge de vingt ans, dans un accident de la circulation.

Il a par la suite transformé l’association en parti politique portant le nom de Qalb Tounes (Cœur de Tunisie), donné vainqueur depuis le mois de mars dernier par les sondages d’opinion.

L’arrestation brutale et maladroite de ce « Berlusconi » – l’ancien chef du gouvernement italien est d’ailleurs actionnaire de Nessma – en a fait une victime politique. Contribuant ainsi à l’échec de la candidature du chef du gouvernement, Youssef Chahed.

Les membres de l’instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) annoncent les résultats officiels de l’élection présidentielle lors d’une conférence de presse à Tunis,le 17 septembre 2019. Fethi Belaid/AFP

Du fond de sa cellule de la prison de Mornaguia, Nabil Karoui, qui est empêché de mener sa campagne électorale, accuse le gouvernement et le parti Ennahdha de le maintenir en détention arbitraire.

Il se démarque aussi de son concurrent immédiat, Kaïs Saïed. Il le considère comme un « islamiste conservateur » promu, selon lui, à l’isolement politique, à l’inverse de son « projet de société » qui se veut global, à la fois présidentiel et législatif.

Une structure de renouveau politique

Les autres concurrents d’orientation nationaliste (Abdelkrim Zbidi, Mehdi Jomâa, Mohsen Marzouk, Elyses Fakhfakh, Saïd Aïdi, Néji Jalloul), islamiste (Abdelfattah Mourou) ou de gauche (Mongi Rahoui, Hamma Hammami, Abid Briki) semblent, malgré les recours intentés auprès des tribunaux pour concurrence déloyale, hors-jeu d’un point de vue électoral, en raison du peu d’attrait qu’ils exercent auprès de la jeunesse.

Ils font désormais partie d’une classe politique devenue anachronique face aux nouvelles mutations politiques, sociales et culturelles.

En revanche, la mosaïque des candidats populistes constituée de Safi Saïd, Lofti Mraihi, Mohamed Abbou, Seifeddine Makhlouf, Mohamed Moncef Marzouki, se veut un allié objectif de Kais Saied.

Elle est soutenue en outre par une structure de renouveau politique représentée par les Forces des Jeunes de Tunisie composée d’étudiants, de chômeurs et de marginalisés.

Cette nouvelle structure, de type horizontal, sans moyens financiers et sans locaux, s’inspire du mouvement social révolutionnaire et regroupe des gauchistes, des conservateurs sociaux et des militants extrémistes de droite issus des anciennes Ligues de protection de la révolution.

Le canal d’expression et de mobilisation de ces jeunes passe par les réseaux sociaux – des pages déclarées et des groupes fermés de soutien avec un langage codifié sur Facebook, Telegram, WhatsApp, Messenger.

Ce qui permet de répercuter les images encensées et les déclarations tonitruantes de Kaïs Saïed dont le profil oscille entre « Robocop le justicier » et le « Kadhafi sans pétrole ».

Les jeunes ont ainsi mené une campagne en faveur de ce tribun rompu à la critique des élites au pouvoir depuis le déclenchement de la révolution et les mobilisations de la place publique du gouvernement, la Kasbah, en 2011.

Les sit-in de la Kasbah ont été organisés et répercutés par les réseaux sociaux, notamment Facebook, qui ont joué un rôle majeur dans la mobilisation des jeunes et la chute du gouvernement dirigé par Mohamed Ghannouchi, l’ancien premier ministre de Ben Ali.

Le projet du juriste Kaïs Saïed, qui se distingue de tous les professeurs de droit par le travail de terrain, consiste tantôt à imposer l’esprit et la lettre de la nouvelle Constitution, tantôt à supprimer les élections législatives et présidentielles. Il privilégie plutôt le pouvoir local décentralisé, afin de trouver des solutions au chômage et à la marginalité des citoyens et des régions.

Quitte, pour y arriver, à évacuer totalement dans son programme, les questions de l’égalité successorale, de la dépénalisation de l’homosexualité et de l’abolition de la peine de mort. Autant de sujets perçus comme étant des préoccupations de l’élite, par opposition au peuple dont il se veut l’incarnation absolue.

Soutien massif à Kaïs Saïed

Le duel spectaculaire entre les deux leaders populistes, Nabil Karoui et Kaïs Saïed, est évidemment biaisé tant que l’un demeure prisonnier et l’autre libre, faussant de facto le principe de l’égalité des chances garanti par la loi électorale.

Au sein de l’espace public médiatique, diverses figures populistes ont déjà exprimé leur soutien au candidat consensuel et populaire qu’est Kaïs Saïed pour lequel ils ne manqueront pas de voter. Ils veulent faire de lui, à l’issue du second tour qui devrait se tenir le 6 ou le 13 octobre, le nouveau président de la République. Il serait également soutenu par le parti Ennahdha et les salafistes, en tant que « candidat de la révolution ».

Au final, cette constellation islamo-populiste pourrait obtenir, sauf coup de théâtre, plus de la moitié des voix au second tour de la présidentielle et pourrait également, avec ses listes indépendantes, former une majorité relative au sein de l’Assemblée et du gouvernement, impulsant une nouvelle orientation à une Tunisie qui basculerait plus vers les valeurs de la radicalité que de la modération, de l’islam que de la sécularisation.

L’histoire nous enseigne qu’entre le populisme rhétorique et le populisme de gouvernement, le meilleur comme le pire sont possibles. Le meilleur serait de parvenir à rénover le système d’état ankylosé et d’impulser l’innovation sociale à tous les niveaux, par l’accès des jeunes au pouvoir.

Le pire serait d’aboutir à accentuer la déliquescence de l’état centralisé et déjà soumis à rude épreuve depuis la chute de l’ancien régime.

La démagogie politique, la faillite économique et le désordre social pourraient alors engendrer un nouveau règne. Celui où comme l’écrivait J-J. Rousseau dans son traité Emile ou De l’éducation, « Nos arlequins de toute espèce imitent le beau pour le dégrader ».