L'incendie de la tour Grenfell révèle les failles des politiques de rénovation urbaine

La tour Grenfell avait été rénovée en 2016 ; l'enquête aura la lourde charge de désigner un éventuel responsable. Andy Rain/EPA

J’ai grandi dans un logement social et celui-ci, bien qu’il ait été surpeuplé et froid, a permis à ma famille de disposer d’un foyer durable et garanti à vie.

L’incendie de la tour Grenfell à Londres a fait 79 morts, le 14 juin. À mesure que le feu ravageait le bâtiment, j’ai observé avec terreur la destruction complète de ses 120 logements, qui ressemblaient à celui dans lequel j’ai grandi. Dans la matinée, après avoir franchi le cordon de police qui sécurisait le périmètre de la tour, j’ai vu des dizaines de pompiers totalement consternés par la catastrophe.

Des politiques de rénovation urbaine en partie responsables

Maintenant que les cendres de l’incendie sont retombées, il est important de préciser que les risques qui ont conduit à ce désastre ne se confinent pas seulement à la tour Grenfell. En effet, les politiques de rénovation urbaine, qui ont, selon moi, contribué à cette catastrophe, ont aussi été mises en œuvre dans les programmes de réhabilitation des logements sociaux britanniques et européens.

Plus tôt cette année, non loin de la tour Grenfell, des résidents du quartier londonien de Westminster ont voté contre la rénovation de leur résidence, pourtant renommée pour son délabrement. Comme eux, de nombreux résidents londoniens redoutent la perspective d’une « réhabilitation urbaine » – novlangue désignant une forme moderne d’élimination des bidonvilles –, qu’ils perçoivent comme une forme d’épuration sociale.

Affiche contre la gentrification ; ce phénomène touche de nombreuses grandes villes comme Paris, Londres ou, ici, San Francisco. Thomas Hawk/Flickr, CC BY-NC

Les résidents craignent que toute rénovation induise une gentrification qui les poussent à quitter leur résidence, faute de pouvoir payer une augmentation des prix de l’immobilier et du coût de la vie. Pendant des années, les gouvernements travaillistes et conservateurs ont réduit le nombre de logements disponibles via des dispositifs comme le droit à l’achat.

Parallèlement à cela, en raison de coupes budgétaires constantes décidées par ces gouvernements, la qualité du stock de logements restant a baissé. Confrontés à l’épuisement progressif du nombre de logements et à leur dégradation (de nombreux foyers sont dans un état de délabrement avancé), les locataires craignent d’autant plus de perdre leur foyer.

Cette situation ne concerne pas seulement le Royaume-Uni. En France, où j’ai été dans le cadre de ma recherche universitaire, l’état de certains parcs immobiliers est déplorable ; dans cet habitat indigne, les rénovations nécessaires sont systématiquement négligées. De plus, lorsque la réhabilitation urbaine a lieu, elle se fait avec consultation locale minimale, tout en rendant le moins de comptes possible aux habitants.

Des logements sociaux des quartiers nord de Marseille, en France. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY

La rénovation urbaine… une situation alarmante

Alors que les Londoniens pleurent les morts de la tour Grenfell, des rapports concernant la récente rénovation de la tour sont apparus dans le débat public. L’année dernière, le site a été réhabilité à hauteur de 8,7 millions de livres. Ce montant a permis, entre autres, d’installer un nouveau système de chauffage central, d’aménager plus de foyers aux premiers étages de la tour, et d’ajouter un nouvel espace vert à l’extérieur du bâtiment.

Cependant, une association de riverains (le Grenfell action group) assure que, tout au long des travaux, leurs préoccupations concernant les risques incendies (sorties encombrées, manque d’accès d’urgence, câblage défectueux) ont été ignorées par les propriétaires du bâtiment – le syndic de copropriété Kensington and Chelsea TMO (KCTMO) et les autorités locales (le Borough royal de Kensington et Chelsea).

Il est également apparu que le nouveau revêtement apposé à la tour Grenfell était en aluminium, un matériau conducteur de chaleur. En Europe et dans le monde, ce type de revêtement est souvent utilisé pour couvrir l’extérieur des bâtiments, afin d’améliorer leur isolation et leur apparence. À Dubaï, où ce type de revêtement est très courant, un incendie a forcé les autorités à modifier les normes de construction du pays.

À Roubaix, dans le nord de la France, la tour Mermoz (un autre immeuble résidentiel) a également été réaménagée avec un revêtement en aluminium. Cette réhabilitation a eu lieu dans le cadre d’un projet qui puisse permettre le développement d’un centre commercial, à la base de la tour.

Un cœur réalisé en hommage aux 79 victimes de l’incendie (16 juin). ChiralJon/Flickr, CC BY

Les résidents avec qui j’ai échangé dans le cadre de ma recherche m’ont fait part de leurs inquiétudes concernant la qualité de la réhabilitation, estimant que leurs craintes n’avaient pas été pas entendues.

Le 14 mai 2012, à l’instar de ce qui s’est passé à Londres, un incendie s’est déclaré et s’est propagé à l’extérieur de la tour Mermoz. Par la suite, une étude de la Fondation de recherche pour la protection incendie a précisé que le revêtement en aluminium, comme combustible, pouvait jouer un rôle dans la propagation du feu – ce qui a été le cas lors de l’incendie de la tour Mermoz.

Dans le cas de la tour Grenfell, le syndic KCTMO a déclaré dans un communiqué de presse qu’il était « trop tôt pour spéculer quant aux causes de l’incendie et de sa propagation […] ;] nous coopérerons pleinement avec les autorités compétentes afin de déterminer la cause de cette tragédie. » Quant au Borough royal de Kensington et Chelsea, un de ses porte-parole a indiqué que le Conseil avait « entendu un certain nombre de théories concernant la cause de l’incendie de la tour Grenfell [… ;] tout cela va être minutieusement examiné dans le cadre de l’enquête institutionnelle qui a déjà commencé. »

L’entreprise de construction qui a été en charge de la réhabilitation récente de la tour Grenfell a également déclaré qu’il « appuyait pleinement » l’enquête ; précisant que leur rénovation avait répondu à toutes les normes de construction, de santé, de sécurité et de réglementation incendie.

Un système qui s’est complexifié à partir des années 1990

La politique britannique contemporaine de rénovation urbaine n’a pas seulement contribué à la destruction du logement social, elle a également rendu difficile la possibilité de demander des comptes aux responsables.

En effet, depuis les années 1990, la rénovation urbaine est devenue une priorité politique, ce qui a l’a grandement complexifié. Le Parti travailliste, « rénové » par Tony Blair, a présenté sa « troisième voie » comme étant un moyen pour attirer les entreprises privées et financer les programmes de rénovation urbaine.

L’objectif du gouvernement était d’exploiter l’efficacité du marché privé, tout en élaborant des programmes de construction et de rénovation immobilière. Le résultat de cette politique a été l’élaboration d’un système labyrinthique.

Dans celui-ci, concernant des sites de logement sociaux publics, les entrepreneurs privés du BTP disposaient de responsabilités complexes qui dépassaient de loin leurs capacités. Le logement social de la tour Grenfell illustre bien ce système. Propriété du Borough royal de Kensington et Chelsea, il est géré par KCTMO, qui est un syndic distinct, sous-traitant les rénovations à d’autres opérateurs privés.

Toutes touchées : Grenfell (à gauche) et d’autres tours de la subdivision du West London. Nicobobinus/Flickr, CC BY-NC

Rétablir l’équilibre entre profit et sécurité des résidents

À mesure que l’enquête sur la catastrophe va suivre son cours, il est fort probable que ce système complexe – mêlant des structures de gestions, des sous-traitants et des mécanismes de prises de décision distincts – sera attentivement décortiqué. Pourtant, comme les locataires de logements sociaux le savent malheureusement trop bien, les enquêteurs devraient avoir du mal à déterminer ce qui c’est exactement passé et donc, sur qui repose la faute.

La tragédie qui a eu lieu à la tour Grenfell révèle les défaillances des réformes successives de la politique du logement social du Royaume-Uni. Bien trop souvent, j’ai pu constater à quel point le profit et la rénovation passaient devant la sécurité et la satisfaction des résidents.

À la suite de cette catastrophe, les dirigeants politiques doivent redéfinir la politique du logement social, l’éloigner des promoteurs privés avides, et donner plus de pouvoir aux résidents.

Ma grand-mère a grandi dans les épouvantables bidonvilles que la tour Grenfell a remplacée. Questionnée à l’époque sur ces possibilités de relogement, elle a préféré choisir l’incertitude d’une nouvelle vie dans un préfabriqué situé en banlieue que de rester dans son bidonville. Avec ma famille élargie, qui vit toujours dans son logement social, nous nous sommes dit au téléphone que nous étions très heureux de son choix.

This article was originally published in English