File 20170725 26586 7h6ubt.jpg?ixlib=rb 1.1

L’Italie aux prises avec ses vieux démons fascistes

Cimetière de San Cassiano, à Predappio, où reposent les restes de Benito Mussolini. Sailko/Wikimedia, CC BY-NC

L’Italie aux prises avec ses vieux démons fascistes

Ce texte est publié en collaboration avec la revue Passés Futurs, à retrouver sur la plateforme Politika du Labex Tepsis.


Le dimanche 9 juillet 2017, le journal la Repubblica racontait comment, en Italie, l’apologie du fascisme était devenue une réalité quotidienne et banale.

Le quotidien a ainsi révélé que, à Chioggia, sur l’une des plages prisées de la lagune vénitienne, l’établissement balnéaire de Punta Canna accueillait les touristes dans une ambiance néo-fascisante où des affiches à la gloire de l’ancien dictateur italien Benito Mussolini, côtoient des posters reproduisant le salut nazi et autres symboles fort à propos, telle cette image d’un enfant accompagnée de cette phrase : « Grand père Benito, je te prie de retourner en vie afin d’avoir une Italie honnête et propre. »

Toutes les demi-heures, un haut-parleur diffuse des messages du gérant des lieux, le sexagénaire Gianni Scarpa, un nostalgique assumé du fascisme :

« Les gens mal élevés me dégoûtent, les gens sales me dégoûtent, la démocratie me dégoûte. Je suis favorable au régime * [fasciste]* mais, ne pouvant pas l’appliquer hors de chez moi, je l’applique chez moi. »

La Repubblica, July 92017.

Suite à la publication de l’article, le préfet de Venise a ordonné « le retrait immédiat de toute référence au fascisme ». Une association de résistants a, par ailleurs, demandé l’annulation de la licence d’exploitation du gérant, qui a été mis en accusation pour apologie du fascisme.

Or, comme l’a rapporté la presse, la clientèle – qui ne se revendique pas forcément proche des idées fascistes – ne s’était pas offusquée jusqu’ici. La plupart des clients ont invoqué les valeurs de tolérance et de l’humour : chacun a son « credo », le gérant est un personnage sympathique, aimant faire des boutades. Cet état d’esprit est aussi celui du maire adjoint de Chioggia qui ne comprend pas le tapage fait autour de cette affaire.

Un musée du fascisme ?

Le débat a rapidement pris une tournure nationale. Ainsi, le député du Parti démocratique Emanuele Fiano a présenté une nouvelle loi prévoyant de punir « quiconque fait la propagande des images ou de contenus propre au parti fasciste ou au parti nazi allemand ». Son initiative, qui complète deux textes déjà en vigueur – la loi Scelba (1952 et la loi Mancino (1993)-, a suscité une vive opposition du parti d’extrême-droite Lega Nord et du mouvement populiste de gauche 5 Stelle (5 étoiles), qui ont qualifié le projet de loi de « liberticide ».

La controverse de Chioggia montre à quel point l’Italie a du mal à régler ses comptes avec son passé fasciste. Elle rappelle notamment le débat qui fait rage entre historiens et le public autour du projet d’un musée du fascisme.

Ce musée serait partiellement financé par l’État, comme l’avait annoncé Matteo Renzi en 2016, et pourrait ouvrir en 2019. Le projet est porté par Giorgio Frassinetti, affilié au Parti démocratique et maire de Preddappio en Emilie-Romagne (nord de l’Italie).

Vins vendus à Predappio, ornés du visage du ‘Duce’. Stefano/Flickr, CC BY-SA

Or, sa commune et ses 6 500 habitants sont sous les feux des medias depuis la fin de la Seconde guerre mondiale : il s’agit en effet de la ville natale de Mussolini, né le 29 juillet 1883, et où reposent ses restes depuis 1957. Depuis les nostalgiques du fascisme affluent chaque année sur place pour rendre hommage au « Duce ».

Un cadavre bien embarrassant

Le 28 avril 1945, Mussolini et sa maîtresse Claretta Petacci sont exécutés après avoir été arrêtés dans la localité de Giulino di Mezzegra sur le lac de Côme, par un groupe de partisans, alors qu’ils tentaient de fuir.

Les corps sont ensuite exposés sur l’esplanade Loreto à Milan, où, l’année précédente, quinze partisans avaient été fusillés en représailles à un attentat contre les Allemands.

Le cadavre du Duce est alors inhumé dans une fosse commune du cimetière de Musocco, près de Milan. Dans la nuit du 22 avril 1946, il est volé par des nostalgiques fascistes et enterré dans le sous-sol d’un couvent, suscitant des rumeurs contradictoires quant au parcours de la dépouille, qui suscita de nombreuses théories. L’histoire révèle cependant que les autorités de la République italienne décidèrent finalement de remettre les restes du corps dans le plus grand secret aux mains des capucins du couvent de Cerro Maggiore, qui les conservèrent dans une armoire pendant onze ans.

Le 31 août 1957, les autorités italiennes autorisèrent finalement l’ensevelissement de la dépouille dans le cimetière de San Cassiano, à Predappio où se trouve la crypte familiale des Mussolini. La plaque tombale indique :

« Je serais très naïf si je demandais à être laissé en paix après la mort. Autour des tombes des chefs de ces changements majeurs que l’on appelle révolutions, il ne peut y avoir de paix ; mais tout ce qui a été fait ne peut pas être effacé. Pendant que mon esprit, maintenant libéré de la matière, vivra – après la petite vie terrestre – la vie éternelle et universelle de Dieu. Je n’ai qu’un seul souhait, celui d’être enterré à côté de mes parents, dans le cimetière de San Cassiano. » Benito Mussolini

Le message n’est pas resté lettre morte. Depuis 1957, environ 50 000 personnes se rendent chaque année à Predappio afin d’y célébrer le fondateur du fascisme, surtout lors d’anniversaires tels que sa naissance (29 juillet 1883), sa mort (28 avril 1945) ou encore la Marche sur Rome (28 octobre 1922).

Ce « pèlerinage » a suscité la commercialisation d’un véritable attirail d’objets, souvenirs et symboles du fascisme : matraques, bouteilles d’huile de ricin, faisceaux, aigles, croix celtiques, mais aussi tee-shirts sérigraphiés « I love Duce », tasses et verres, briquets, porte-clés, calendriers,bouteilles de vins à la mémoire de Mussolini (« Nero di Predappio, Eia Eja Alala », « Vino del camerata », « L’Italia agli Italiani », etc.)

La Duce Vita is a 2012 documentary by Cyril Bérard et Samuel Picas about the Predappio ‘pilgrimage’.

Contenir les idées fascistes

La mairie, administrée par la gauche depuis 1945, peine à faire face à ces « touristes », dont la présence contribue à dynamiser l’économie locale. En 1984, afin d’éradiquer la vente à la sauvette, elle a décidé d’autoriser la création de trois boutiques de souvenirs.

C’est dans la même démarche que Giorgio Frassineti a proposé de bâtir un musée au sein de l’ancien siège du Parti national fasciste (casa del fascio), à l’abandon depuis une vingtaine d’années, un bâtiment de 2 400 m², surplombé par une tour de 40 mètres.

En s’inspirant de l’exemple du Centre de documentation sur le nazisme ouvert en 2015 à Munich, l’édile vise à transformer le tourisme de propagande en un tourisme de connaissance : « La culture et la recherche historique semblent en effet l’unique solution pour ne pas laisser Predappio s’enfermer dans une image de lieu symbole du fascisme. »

L’historien Marcello Flores et les promoteurs du musée (Marie-Anne Matard-Bonucci, Maurizio Ridolfi) soulignent qu’il s’agit d’une initiative scientifique qui doit permettre de changer le visage de Predappio en empêchant son identification systématique avec Mussolini.

Ils rappellent, par ailleurs, que des expériences semblables menées à l’étranger ont été perçues de manière positive et ont permis à l’opinion de se réapproprier un passé parfois douloureux. C’est le cas de l’ancien siège de la Gestapo et des SS à Berlin transformé en centre de documentation et inauguré par le président fédéral Horst Köhler à l’occasion des 65 ans de la fin de la guerre.

Forcer les Italiens à réfléchir au passé

En revanche, les historiens Giulia Albanese, Patrizia Dogliani, Carlo Ginzburg et Simon Levis Sullam émettent de sérieuses réserves. Ils font valoir la dimension symbolique de Predappio : le musée sera entouré de boutiques vendant des gadgets estampillés « fascisme », et deviendra inévitablement une occasion de célébration du fascisme. Ils soulignent ainsi qu’aucun musée n’a été construità Braunau am Inn, la ville natale de Hitler, ni à El Ferrol, lieu de naissance de Franco.

De plus, d’un point de vue historique, l’endroit pourrait encourager l’identification entre fascisme et Mussolini, en omettant de façon assez opportune les responsabilités collectives du « Ventennio » (1925-1945, les décennies fascistes de l’Italie).

Pour cette raison, ces mêmes historiens proposent que le musée du fascisme soit situé à Milan ou à Rome, deux villes ayant joué un rôle central dans la politique fasciste.

Cependant, au-delà de leurs divergences, l’ensemble de ces historiens partagent une même conviction : les Italiens doivent se confronter à leur histoire fasciste. Car au lieu de réfléchir sur leurs crimes, ils ont préféré produire un récit passif et victimaire dans lequel ils auraient souffert de la dictature fasciste et, lors de son déclin, auraient montré très vite leurs véritables sentiments antifascistes et participé à la lutte de libération nationale…

Cette vision a permis d’éluder des questions fondamentales de l’histoire nationale, tels que l’existence d’un consensus populaire autour du fascisme, les responsabilités locales dans la persécution anti-juive, les crimes coloniaux, le soutien de l’opinion publique à l’entrée en guerre…

Non, décidément, le Bel paese n’a pas soldé ses comptes avec le fascisme et le débat autour de ce musée n’en est que plus salutaire.

This article was originally published in English

Found this article useful? A tax-deductible gift of $30/month helps deliver knowledge-based, ethical journalism.