Masters : les trois illusions

Sélection ou pas pour les masters ? Sylvain Thomas/AFP

Par un malheureux concours de circonstances, les députés ont débattu la StraNES (Stratégie nationale pour l’Enseignement supérieur) quelques jours après que le Conseil d’État a brutalement rappelé les universités à l’interdiction qui leur est faite d’effectuer une sélection à l’entrée en master ainsi qu’entre la première et la deuxième année du cycle. Est-ce cette fâcheuse coïncidence qui a conduit la ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, à indiquer qu’elle veillerait personnellement à ce que cette interdiction soit appliquée le plus strictement possible ?

On veut croire que seul le télescopage calendaire est à l’origine de cette maladresse, tant cette façon lapidaire de clore la discussion est inadaptée à l’ampleur de la question posée. Laquelle méritait pour le moins de larges échanges avec les acteurs concernés au premier chef, à savoir les universités qui organisent les cursus de master et délivrent les diplômes.

Pour aussi brutale qu’elle ait pu apparaître, la décision du Conseil d’État n’en constituait pas moins une invitation à poser enfin clairement les termes d’un débat trop longtemps différé. Quand le droit est en décalage avec la réalité sociale, on ne peut se contenter de le rappeler sèchement : il faut avoir l’intelligence de l’adapter aux conditions nouvelles, et cette responsabilité incombe au politique. Il est donc temps de mettre un terme à des années d’hypocrisie et de démagogie, de rappeler à quelles fins l’université délivre des diplômes et pourquoi les responsables de nombreux masters estiment nécessaire de sélectionner les étudiants.

L’illusion de la non-sélection

Jusqu’à ce jour en tout cas, la principale mission de l’université est double : elle consiste d’une part à produire des connaissances et à les diffuser à travers la société dans une perspective de progrès ; d’autre part à permettre aux étudiants de transformer ces savoirs en savoir-faire, par un processus de formation professionnelle appuyé sur l’excellence des connaissances transmises.

Dans le dispositif LMD (licence master doctorat), le master est le moment où s’effectue une première distinction entre ces deux options. À ce stade, les étudiants qui se destinent à des fonctions d’expertise ou d’encadrement doivent choisir entre une formation à la recherche qui les conduira éventuellement vers un doctorat, et un cursus directement professionnel censé leur permettre de s’insérer rapidement dans le monde du travail.

Que la réforme LMD ne soit pas totalement aboutie, qu’elle ait été bâtie en bricolant l’ancien et le nouveau, c’est incontestable. Mais pourquoi faudrait-il, sous prétexte qu’il faut deux ans pour obtenir un master, que les équipes pédagogiques renoncent à orienter les étudiants, au risque de les fourvoyer dans des voies sans issue ? Pourquoi ne fait-on pas confiance aux enseignants pour apprécier leur propre capacité à former des jeunes aptes à s’insérer, et à déterminer en conséquence les effectifs souhaitables, les prérequis et prédispositions nécessaires ? Pourquoi ne pas admettre qu’une orientation – forcément sélective – reste nécessaire, au moins pour l’entrée en M1 ? Et pourquoi, surtout, s’obstine-t-on à faire croire à tous les étudiants qu’ils trouveront facilement un emploi hautement qualifié dès qu’ils auront en poche le fameux sésame sur lequel est écrit « Master » ?

Cela est encore vrai dans certains secteurs, mais ça ne l’est déjà plus dans d’autres, où l’offre de formation s’est développée de façon incontrôlée. Et ça le sera de moins en moins si la ministre persiste dans la voie qu’elle a annoncée. D’une part parce que les universités n’ont actuellement pas les moyens, ni humains ni matériels ni financiers, d’accompagner vers la professionnalisation des flux excédant leurs capacités d’accueil. D’autre part parce qu’il y a, fondamentalement, une insupportable malhonnêteté à prétendre que tous les jeunes adultes sont susceptibles, après cinq ans à l’université, d’occuper un poste de direction ou d’encadrement. Car finalement, renoncer à toute orientation après le baccalauréat revient à faire croire que 80 % d’une classe d’âge aura la possibilité d’accéder au grade de master et aux emplois théoriquement correspondants.

L’illusion de la « diplomation »

Il est pourtant avéré que, aussi souhaitable qu’elle soit, la massification de l’enseignement supérieur en formation initiale, conjuguée à la dégradation de la situation de l’emploi, produit mécaniquement une dépréciation des titres universitaires sur le marché du travail. Ainsi voit-on des employeurs proposer sans vergogne à de jeunes titulaires d’un master, des salaires en dessous du SMIC pour des tâches sans rapport avec leur qualification… ou pire encore : pour des tâches correspondant à leur qualification ! On peut bien sûr se satisfaire, voire se féliciter, de ce gâchis qui ne génère que frustration et amertume. Mais on peut aussi réfléchir à d’autres options, plus efficaces et humainement moins coûteuses.

On pourrait, par exemple, promouvoir les licences comme permettant une entrée rapide sur le marché du travail. Cela impliquerait évidemment de donner des moyens massifs à la formation continue, pour permettre aux universités d’accompagner ensuite les acteurs sociaux dans leur évolution, tout au long de leur vie professionnelle. Ainsi l’université serait-elle réellement en prise avec le monde du travail. Ainsi pourrait-elle contribuer réellement à l’élévation générale du niveau de formation. Au lieu de cela, on préfère entretenir une illusion qui amène des familles à consentir des sacrifices financiers démesurés, dans une logique strictement consumériste et pour de piètres résultats. Cette escroquerie d’un genre nouveau valait bien un néologisme : les auteurs du rapport StraNES ont inventé le doux nom de « diplomation »…

L’illusion de la démocratisation

À l’appui de sa position, Najat Vallaud-Belkacem brandit l’arme suprême : celle de la démocratisation des savoirs. Personne évidemment ne peut aller contre ; tout le monde est favorable à l’élévation du niveau intellectuel de la Nation et au partage des connaissances. Mais sauf à décréter l’instruction obligatoire jusqu’à 25 ans, l’argument est spécieux. D’abord parce que le partage des savoirs n’implique pas forcément l’obtention d’un diplôme. Ensuite parce que si elle participe à leur diffusion, l’Université n’est pas le seul lieu possible du partage démocratique des savoirs.

C’est ailleurs que celui-ci peut et doit s’effectuer, et il n’est nul besoin de faire preuve d’une grande imagination pour l’entrevoir. Dans son argumentaire, la ministre a invoqué les figures tutélaires de l’instruction publique : Jules Ferry, Jean Jaurès, Jean Zay. Curieusement, elle a oublié leur génial inspirateur : Condorcet qui, bien avant eux, avait montré la voie en indiquant que l’école doit avant tout donner le goût d’apprendre. D’apprendre tout au long de la vie. Forts de cette conviction, les pères de la République soutiendront le développement d’une instance joliment baptisée Éducation populaire, que les universitaires ont naturellement vocation à animer.

Las ! Faute d’avoir réussi à en faire un véritable outil démocratique du partage des savoirs et du développement culturel, les gouvernements qui se sont succédé depuis le milieu des années soixante-dix ont fini par réduire l’Éducation populaire à la portion congrue. Ce qui conduit à faire porter sur l’institution scolaire et universitaire une charge qu’elle n’a ni vocation à assumer seule, ni les moyens d’assurer pleinement.

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