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« Mercenaire » : migration, espoirs et tromperies dans l’industrie du rugby

Le jeune Soane est confronté au monde sans merci de l’industrie mondiale du sport. 3B Productions

« Mercenaire » : migration, espoirs et tromperies dans l’industrie du rugby

Mercenaire, le premier long métrage du réalisateur français Sacha Wolff, raconte l’histoire fictive d’un jeune insulaire du Pacifique, Soane Tokelau (joué par l’acteur Toki Pilioko dans son premier rôle), qui essaye de percer dans le rugby professionnel.

Sorti en France début octobre après sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes, le film a été salué comme un drame fin aux airs de tragédie grecque, dont la subtilité contraste avec les carrures imposantes des personnages et leur tendance à la violence, la rage et la tromperie.

Les critiques, largement positives, ont surtout porté sur les aspects psychologiques de l’histoire. Or, le film est avant tout l’une des premières représentations du monde complexe de la migration dans la mondialisation des sports.

Rêves insulaires

La famille de Soane Tokelau est originaire de Wallis, une île connue par ses 8 500 habitants polynésiens sous le nom d’Uvea. Ces derniers ont de nombreuses affinités sociales, culturelles, historiques et linguistiques avec les populations avoisinantes des îles Tonga, Samoa et Fidji. Contrairement à ces dernières, indépendantes et beaucoup plus étendues, Wallis constitue – avec la plus petite île Futuna – une collectivité d’outre-mer, dont les habitants de nationalité française sont tributaires économiquement de la France, dont ils n’ont aucun désir de se séparer.

La famille de Soane vit dans un bidonville aux abords de Nouméa dans des conditions précaires. 3B Productions

Comme beaucoup d’autres Wallisiens, la famille de Soane ne vit pas à Wallis, mais en Nouvelle-Calédonie, territoire beaucoup plus grand, riche en nickel, où 21 000 Wallisiens et Futuniens sont aujourd’hui installés. Les Wallisiens en Nouvelle-Calédonie travaillent principalement dans les mines de nickel et dans les forces de police. Ils envoient régulièrement des fonds à leurs parents restés à Wallis et contribuent à faire pencher la balance électorale en faveur de la prolongation de la présence coloniale française, contre les désirs de la plupart des autochtones néo-calédoniens, ou Kanaks.

Pour de nombreux Wallisiens en Nouvelle-Calédonie, la vie est loin d’être un chemin de velours. Le film représente la famille, composée du père hyperautoritaire, Leone (Petelo Sealeu), le petit frère de Soane (Maoni Talalua), une grand-mère alitée et un chien à trois pattes, vivant dans un taudis en tôle ondulée près de la plage, manifestement dans le bidonville de Nouville en marge de la capitale néo-calédonienne Nouméa.

Un jour, alors qu’il jouait au rugby avec ses amis, Soane est repéré par un recruteur, Abraham (Laurent Pakihivatau), qui offre au père d’envoyer son fils jouer dans un club de rugby de haut niveau en France. Le père s’oppose avec violence à cette idée avant de finalement céder, non sans renier Soane auparavant.

Le patriarche Leone perçoit les dangers de la proposition d’Abraham, contrairement aux parents issus d’autres pays insulaires du Pacifique qui harcèlent les fonctionnaires des fédérations nationales de rugby pour qu’ils obtiennent un contrat à l’étranger pour leurs fils.

Déception et préjugés

Soane arrive en France avec seulement le débardeur et le short qu’il porte et le bréviaire que sa grand-mère lui avait confié. Il est accueilli à l’aéroport par le manager de l’équipe : ce dernier auquel il avait été promis. Armé d’une balance, celui-ci lui annonce brusquement qu’il ne le fera pas jouer. Abraham lui ayant promis un joueur de 140kg et Soane n’en pesant que 120… Rejeté, livré à lui-même, Soane trouve un distant parent (Mikaele Tuugahala) qui lui propose une place dans une équipe de cinquième division, à Fumel, petite ville décrépite du Lot-et-Garonne.

Là, il affronte les préjugés de ses coéquipiers, qui voient en lui un sauvage polynésien à l’exotisme générique. Ils lui réclament de danser le haka, la « danse de guerre » māori que les All-Blacks néo-zélandais effectuent avant chaque match, au grand plaisir des spectateurs du monde entier. Mais quand il se met en couple avec Coralie (Iliana Zabeth), caissière de supermarché qui se décrit elle-même comme « la fille que tout le monde a baisée », le racisme fait place à la violence.

Soane se retrouve dans un club de 5ᵉ division dans une petite ville du sud-ouest français. 3B Productions

Les thèmes que le film évoque, comme le rêve de sortir sa famille de la pauvreté grâce à des contrats dans les industries du sport, la tromperie des agents sans scrupule, se trouver coincé dans des villes perdues du monde industriel, sont précisément ceux sur lesquels l’équipe de recherche que j’encadre s’est penchée depuis cinq ans.

Dans les îles du Pacifique, les Tongiensont été les premiers à comprendre, dès les années 1980, que leurs jeunes pouvaient transformer le sport qu’ils aimaient tant pratiquer en travail salarié. Aujourd’hui, dans tous les pays où le rugby bénéficie de financements considérables, on trouve au moins un insulaire du Pacifique dans la plupart des clubs de rugby à tous niveaux. Pour les clubs, impliqués dans une concurrence acharnée pour la survie économique depuis que le sport est devenu une industrie télévisée dans les années 1990, les joueurs des îles du Pacifique représentent une source de main-d’œuvre relativement bon marchée qui apporte aussi un talent remarquable et une constitution physique redoutable.

Jeunes Fidjiens à l’entraînement pour une équipe locale. Tous les joueurs espèrent décrocher un contrat à l’étranger. Suva, février 2016. Niko Besnier, Author provided

Pour les sociétés de cette région du Pacifique, les migrations de sportifs évoluent dans le contexte d’autres formes de migrations : des milliers de Tongiens et de Samoans en particulier sont partis vers la Nouvelle-Zélande, l’Australie et les États-Unis, où ils acceptent des emplois bon marché, tout comme les Wallisiens qui ont migré en Nouvelle-Calédonie.

La migration pour faire carrière dans le sport se détache d’autres formes de migrations de travail, étant donné les montants des gains financiers qu’elle fait espérer.

Les migrations sportives évoluent donc dans un contexte où l’on trouve déjà une « disposition migratoire » en place, alimenté par des facteurs à la fois économiques, sociaux et culturels : les stratégies de survie dépendent essentiellement de transferts de fonds fournis par les parents travaillant à l’étranger ; les relations sociales dans ces sociétés insulaires du Pacifique peuvent s’étendre sur de grandes distances ; et l’émigration est une condition clef pour devenir adulte à part entière, particulièrement pour les hommes.

Les migrations sportives évoquent le rêve de succès et de prospérité inattendus, comme l’illustre le parcours fulgurant de feu Jonah Lomu, fils de Tongiens immigrés an Nouvelle-Zélande.

Soane, le jeune Wallisien revient enterrer son père, ses rêves et ses espoirs brisés. 3B Productions

Mais la réalité reste amère. L’éphémère vigueur masculine, le spectre de la blessure, la nature capricieuse des intérêts des entreprises, la précarité des joueurs une fois à l’étranger, et les réponses impitoyables des publics définissent la profonde fragilité de ces carrières sportives.

Pour les migrants, cette fragilité est aggravée par les fausses promesses de recruteurs peu scrupuleux, par la réception froide des responsables de clubs dont l’intérêt ne porte que sur la rentabilité, et le racisme primaire des coéquipiers, des sponsors et des publics, exactement comme le démontre le film Mercenaire.

Cet article a été écrit en collaboration avec l’équipe de Niko Besnier et leur projet de rechercheGlobalsport, financé par le Conseil européen de la recherche.