Non, Monsieur Poutine n’est pas un stratège génial

A Moscou, devant l'ambassade des Etats-Unis. Andreï Smirnov/AFP

Avec l’intervention russe en soutien au régime de Bachar al-Assad, les habituels relais d’influence pro-russe en France se sont épanchés sur le prétendu génie diplomatique de Vladimir Poutine, qui damerait le pion à des Occidentaux dépassés par le talent de l’impassible joueur d’échecs venu du froid. Ce discours caricatural trouve, malheureusement, des relais parmi des commentateurs souvent bien intentionnés, mais peu critiques, et peut-être sensibles à une Schadenfreude (jubilation morbide, ndlr) toute française de voir les Américains hésitants face à l’action de Moscou.

Il s’agit ici de rétablir une vérité simple : Vladimir Poutine est un stratège médiocre. Une bonne stratégie consiste à aligner les moyens (militaires) et les fins (politiques). Or, depuis le début de sa confrontation ouverte avec l’Occident, Poutine se montre incapable de traduire l’emploi de la force armée en résultats politiques – ce qui rend peu probable son entrée dans le panthéon des grands stratèges historiques.

La Crimée, un boulet économique

Reprenons le fil des événements. A l’été 2013, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch, relativement pro-russe mais ne voulant pas apparaître inféodé, se rapproche de l’Union européenne. La Russie réagit en initiant une guerre commerciale pour forcer l’Ukraine à renoncer à l’accord d’association avec Bruxelles – ce qui fonctionne. Malheureusement pour lui, le renoncement de Ianoukovitch déçoit profondément en Ukraine, et sert de point de départ à une révolution largement pacifique – malgré la tentative de la propagande russe d’en faire un coup d’État nazi – qui met en place un gouvernement bien plus pro-occidental que le précédent.

En retour, la Russie s’empare de la Crimée – une région certainement importante du point de vue du nationalisme russe, mais un boulet économique. Ce faisant, elle viole de fait ses obligations du mémorandum de Budapest et suscite l’inquiétude des États européens. Et Moscou ne s’arrête pas là, soutenant directement une rébellion armée dans l’est de l’Ukraine. Cette offensive se heurte, néanmoins, à une armée ukrainienne bien plus résistante que prévu. Le gouvernement de Kiev n’est pas près de s’effondrer et le meilleur résultat possible pour la Russie semble, désormais, de maintenir un conflit gelé qui lui donne un levier de négociation avec des interlocuteurs à Kiev infiniment plus hostiles à Moscou que les précédents.

Un sentiment national anti-russe

Entre-temps, les sanctions occidentales, combinées à la baisse des prix du pétrole, font rentrer l’économie russe en récession. La Suède et la Finlande discutent d’une possible adhésion à l’OTAN. De son côté, la Russie signe avec la Chine un accord commercial très largement en faveur de cette dernière (Pékin négociant en position de force). Enfin, les États-Unis déploient des troupes en Europe en réaction aux agissements russes tandis que la solidarité de l’OTAN sort renforcée de la crise. Ainsi les États membres promettent lors du sommet de 2014 d’augmenter leurs budgets de défense et la planification militaire de l’organisation s’adaptent désormais à la menace russe.

A Donetsk, Poutine idole des séparatistes pro-russes. Reuters

En d’autres termes, les actions militaires russes ont eu des résultats exactement contraires à ceux qui étaient escomptés. Primo, le gouvernement ukrainien est bien plus hostile que docile – les Russes ayant même réussi à créer en Ukraine un sentiment national contre eux qui n’existait pas auparavant. Secundo, la solidarité au sein de l’OTAN reste intacte et il n’y a jamais eu autant de troupes américaines déployées à proximité des frontières russes que depuis 2015. En termes politiques, c’est un échec pour Vladimir Poutine.

En Syrie, un aveu d’échec

Observons maintenant le « coup de génie » de l’intervention russe en Syrie. Outre le fait que Moscou soutient désormais un régime qui contrôle un cinquième du territoire syrien et dont l’armée a été réduite des deux tiers, la taille actuelle du contingent russe est très largement insuffisante pour détruire Daech, si tant est qu’il s’agisse bien de l’objectif réel. Dans les faits, Moscou soutient un régime qui est devenu une faction parmi d’autres dans une guerre civile dont personne ne voit la fin. Et, comme de juste, l’action russe suscite déjà des contre-réactions, plusieurs sources indiquant que les États du Golfe ont fortement augmenté leurs livraisons d’armes à leurs groupes rebelles favoris.

En d’autres termes, l’action russe ne détruira pas Daech, mais elle servira à rendre encore plus violente une guerre civile déjà particulièrement sanglante. L’intervention ressemble plus à un aveu d’échec – la Russie soutenant à bout de bras Damas depuis 2011 avec des livraisons de matériel et l’envoi de formateurs – qu’à une preuve de position de force. Là encore, l’utilisation de la force armée dans une intervention de la dernière chance ne sert pas particulièrement l’objectif politique de Moscou, et pourrait être contre-productive en cas de perte russe sur le champ de bataille. La question de la soutenabilité de ces actions militaires est aussi posée, l’économie russe ne pouvant financer simultanément l’ambitieux plan de modernisation des forces armées et les interventions actuelles.

Certes, M. Poutine a une volonté politique déclarée et affirmée de nuire aux États occidentaux, et certains moyens pour le faire. Ses actions ont également des conséquences directes sur la vie de milliers d’Ukrainiens, et désormais de Syriens. Il bénéficie aussi d’une plus grande cohérence de ses actions, permise par la nature autoritaire de son régime, en comparaison des hésitations propres aux démocraties libérales. Mais la cohérence n’est pas le succès. S’il s’agit de prendre M. Poutine au sérieux, céder au romantisme consistant à en faire un Talleyrand issu du KGB masque les limites bien réelles de la diplomatie russe actuelle.

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