Non pas « L’Art de perdre », mais l’art pour ne pas perdre la mémoire harkie

Carton et caisse, installation de Michel Talata.

« Quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ? » Cette interrogation afférente à L’ Art de perdre, roman d’Alice Zeniter, petite-fille de Harkis ayant remporté le Prix Goncourt des Lycéens le 16 novembre 2017, ressemble fort à celle que (se) posait en 2012 Michel-Ahmed Talata, un fils de Harki drouais d’origine kabyle, suite aux questions de plus en plus pressantes de son propre fils :

« Que va-t-il bien pouvoir dire à son fils ? Qu’il ne sait rien et que l’histoire de la famille se résume à cinq noms alignés sur un morceau de papier ? »

En effet, Talata a grandi avec une « mémoire trouée » (formule empruntée à Henri Raczymow), suite à l’« oubli actif » de son père harki taiseux – ledit oubli étant défini par Paul Ricœur comme « un art habile d’éluder l’évocation des souvenirs pénibles ou honteux » :

« De la guerre [d’Algérie] et de l’après, Brahim n’avait jamais parlé. […] Tu sais, mon fils, la guerre, c’est pas beau, avait-il lâché un jour, comme un aveu. Puis, plus rien ; tout avait été dit. »

Selon Zeniter, « ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout ». Partant, il est légitime de s’interroger sur ce qu’ont entraîné, pour Talata, l’absence de verbalisation de la mémoire familiale et son corollaire, l’absence de transmission mémorielle directe au sein de la famille. Comme ce que Marianne Hirsch appelle la « post-mémoire » dépend, selon elle, de cette transmission verticale, la « génération d’après », en l’occurrence la post-génération dont fait partie Talata, peut-elle récupérer la mémoire paternelle auto-censurée ?

Illustration murale de Harki-Ikrah : Brahim porteur du carton de la mémoire auto-occultée. Les oiseaux représentent l’esprit ancestral (kabyle) qui, à travers le temps, parvient toujours à être transmis. Michel-Ahmed Talata

Prothèses mémorielles

Face au mutisme intentionnel de son père harki, et, conséquemment, face à l’absence d’une post-mémoire par filiation, l’enseignant-plasticien qu’est Talata a tenté de combler ces « cases manquantes » via deux prothèses mémorielles : une exposition d’art contemporain, Harki-Ikrah (Ikrah signifie « contrainte » en arabe) et un « récit – illustré – de filiation ascendante », Le choix de l’Ogre : rue des harkis.

La première clé du titre de ce récit se trouve à la page 41 : « Au début, rien ne distingue l’ogre de l’homme, ils sont comme frères… jusqu’au jour du choix : […] l’instant où ils décident de ce qu’ils sont, humains ou bêtes sauvages. Ce moment-là, on l’appelle le choix de l’ogre ».

Ledit choix renvoie à un épisode précis de la guerre d’Algérie : quand, après le cessez-le-feu de mars 1962, des combattants « ralliés au FLN à la 25ᵉ heure » voulant démontrer leur patriotisme ont fait preuve d’excès de zèle lors du massacre de milliers de Harkis. Quant à la seconde clé, elle renvoie au 26 septembre 2009, date à laquelle, à Dreux, la rue Murger Bardin (où, au numéro 14, plusieurs familles de Harkis étaient logées en 1963) a été rebaptisée Rue des Harkis. Talata a choisi cet événement comme élément déclencheur du questionnement identitaire de l’un de ses protagonistes, le petit-fils de Harki nommé Yaqob – lequel approche de ses 7 ans, âge dit « de raison ».

Harki-Ikrah Michel-Ahmed, en position fœtale, dont le corps porte l’inscription « Iqra » (« Lis ! »). Pour sortir du carton du silence et de la colère, Michel-Ahmed doit « effectuer la lecture de son héritage à travers l’apprentissage de son histoire » Miche-Ahmed Talata

D’ailleurs, afin d’appréhender l’histoire d’une famille harkie au fil des générations, le lecteur-regardeur devra lui aussi, entre autres, lire les coupures de journaux, morceaux d’affiches et extraits de discours figurant dans Le choix de l’Ogre et Harki-Ikrah.

Narration par l’image

Il importe de souligner que Talata ne se prétend pas historien. Sa démarche, relevant de ce que Dominique Viart qualifie d’« éthique de restitution du passé », est double. D’une part, c’est celle d’un père désireux de ne pas transmettre le silence et la colère en héritage à son propre fils afin de lui permettre de s’inscrire dans une lignée filiative. D’autre part, c’est celle d’un fils désireux de ne pas trahir son père et, partant, s’attachant à ce que ses travaux ne tombent dans le piège binaire réducteur oscillant entre Harkis = traîtres et Harkis = victimes. Talata, qui a répondu à nos questions, souhaite « relater cette histoire au-delà de la condition des fils et filles de Harkis en tant qu’objets d’étude souffrants, victimes collatérales d’une histoire parentale ».

Pour l’auteur-illustrateur qu’est Talata, « fonction de père et travail artistique se juxtaposent » et, comme « la transmission ne se trouve pas toujours à travers les mots » la narration imagière est, dans ses travaux, tout aussi importante que la narration langagière. Aussi, les « deux dispositifs narratifs sont-ils imbriqués », leur objectif commun étant de « raconter à des enfants des histoires de grands qui sont vécues difficilement par les grands ». Dès lors, dans l’ouvrage jeunesse iconotextuel que constitue Le choix de l’Ogre, lequel vise un public à partir de 12 ans, l’entité narrative visuelle n’est aucunement la servante docile du texte, elle s’inscrit dans un rapport de complémentarité. Ainsi, les illustrations ne sont pas nécessaires à la compréhension de la narration textuelle.

Chacune des 14 chroniques composant le récit débute par une illustration qui couvre la totalité de la page de gauche et qui « exprime symboliquement l’imaginaire de l’enfant, Yaqob, qui grandit ». De fait, Isabelle Nières-Chevrel explique que, tandis que « le narrateur verbal s’emploie à raconter, assurant les liaisons causales et temporelles ainsi que la dénomination des protagonistes et les liens qu’ils entretiennent, le narrateur visuel [ou iconique] actualise l’imaginaire et dispose d’une grande capacité persuasive ». A ces images in praesentia viennent s’ajouter les images in absentia évoquées par un conte dont la place est importante dans Le Choix de l’Ogre. Talata a choisi ce véhicule pour présenter l’histoire de l’un des ancêtres de Yaqob, Mohammed (déporté en Nouvelle-Calédonie suite à la Grande Révolte kabyle de 1871), car le conteur « habille le silence », est un passeur de parole(s), d’histoire(s) et de mémoire(s).

Harki-Ikrah : la « cité des Harkis » au 14, rue Murger Bardin à Dreux. Yaqob la voit comme un château où se cache un trésor, celui de ses origines. Michel-Ahmed Talata
Harki-Ikrah : Mohammed évadé de Nouvelle-Calédonie. Dès lors, Yaqob le voit comme un super héros sorti victorieux du « monde d’en bas » – celui des ogres. Michel-Ahmed Talata

Le conte permet, comme le conseillait Françoise Dolto, de « parler juste » à l’enfant, de « lui parler des choses qui le concernent mais de façon détournée, imagée, métaphorique ». Cette instance médiatrice lui permet de gérer ses peurs et d’instaurer de l’ordre car elle obéit à la structure proppienne : dégradation, violence, réparation finale. D’ailleurs, les héros d’histoires constituent d’inestimables « tuteurs de résilience ».

Au final, Le choix de l’Ogre et Harki-Ikrah ont indéniablement permis à l’enfant (et son père) de s’inscrire dans la lignée familiale, grâce au pouvoir transformatif de la narration – véritable outil de (re)médiation identitaire individuelle, mais pas seulement.

En effet, les travaux de Talata sont au croisement du récit individuel et du récit collectif, d’où leur vocation pédagogique : faire connaître cette page de l’histoire et transmettre une « mémoire apaisée ».

Harki-Ikrah : la fresque généalogique. Yaqob est enfin inscrit dans une filiation. Michel-Ahmed Talata

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