Culture numérique

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Penser les attaques de Paris, autour de la vidéo d’Anonymous

« We are legion ». Lorraine Murphy/Flickr, CC BY-SA

Comment penser les événements du 13 novembre ? La première tentation que j’ai eue, à chaud, a été le silence. Il me semblait inutile, et même inconvenant, de prendre la parole. Une sorte de respect me semblait nécessaire. Mon sentiment a changé en lisant un texte de Gérard Wormser (De l’événement à la convivance) où l’auteur fait référence à Sartre et à sa façon de définir ce qu’est un événement. « L’événement prend une signification que ses auteurs ne peuvent en rien maîtriser », affirme Gérard Wormser en paraphrasant Sartre, et il continue, en citant le philosophe :

La manière de vivre l’événement fait partie de l’événement lui-même. L’indignation du public à l’occasion d’un décret fait partie de l’événement décret. […] Précisément parce que cette signification agissante est pluridimensionnelle, l’événement est déséquilibre, c’est une prolifération décentrée. […] L’événement est mille fois séparé de lui-même et joue l’extériorité, puisque les interprétations vécues font partie de l’événement, sont constitutives de lui et que chacune est extérieure à l’autre.[…] Les fissures innombrables de l’événement sont baladeuses, il est impossible de leur attacher une place quelconque.

(Sartre, Jean-Paul, Cahiers pour une Morale (1947-1948), Paris, Gallimard, 1983, p. 40-41).

Autour de la notion « d’éditorialisation »

Cette citation me paraît très éclairante : notre façon de penser l’événement et d’en parler, de le penser collectivement, fait partie de l’événement et en change le sens. En pensant collectivement l’événement nous le retirons à ses auteurs, nous en devenons nous-mêmes les auteurs en le détournant du propos initial. Écrire et penser ensemble sur ce qui s’est passé est nécessaire pour ne pas devenir des victimes passives. Cette idée est profondément liée à une notion qu’un groupe de chercheurs dont je fais partie essaie de développer depuis plusieurs années : celle d’éditorialisation.

L’éditorialisation est l’ensemble des formes collectives de production des contenus dans les environnements numériques. Avec Gérard Wormser, Nicolas Sauret, Louise Merzeau et d’autres, nous essayons depuis longtemps de penser cette notion pour chercher à comprendre comment les collectivités peuvent produire un discours sur le monde, comment ce discours peut circuler, comment il peut devenir un bien commun à l’époque du web et des technologies numériques. L’ensemble de nos réactions collectives, à partir des tweets, des posts de blogs (je renvoie ici, par exemple à un post de Louise Merzeau sur le sens des photos : Prendre une photo comme on dépose une offrande), fait l’événement. Il est alors de notre responsabilité de prendre la parole.

La dynamique collective d’Anonymous

Une de ces réactions me semble particulièrement intéressante à analyser : celle d’Anonymous dont plusieurs médias ont parlé (cf. par exemple Le Monde. Tout d’abord il faut préciser le cadre de cette « réponse » d’Anonymous. Il y a eu un débat sur l’authenticité de la vidéo (cf La tribune), car plusieurs vidéos ont été produites et seulement une a été reconnue comme authentique par le site Anonymous France. (La vidéo « officielle » est ici.)

En réalité, il y a une pluralité de vidéos et celle qui a été déclarée inauthentique par Anonymous France est en revanche réutilisée dans la chaîne Anonymous Internationale, tout en étant également citée par un site de diffusion d’information d’Anonymous. Cette dynamique est intéressante car elle souligne l’aspect collectif et disséminé de l’activité du groupe : ce qui est important n’est pas qui a fait la vidéo – par ailleurs Anonymous n’est pas un groupe structuré et n’importe qui peut participer à ses initiatives simplement en rejoignant les espaces numériques où la communauté se retrouve (chats protégés, pads de textes collaboratifs, etc.). Ce qui est intéressant est la mobilisation internationale et collective autour de cet événement : une façon justement d’éditorialiser ce qui s’est passé. Et en particulier, la manière dont la vidéo qui a le plus circulé répond aux terroristes me paraît digne d’être analysée.

La menace et le rire dévastateur

La vidéo respecte une série de codes typiques d’Anonymous et reprend par ailleurs en partie d’autres vidéos que le groupe avait produites lors de l’attentat contre Charlie Hebdo. Ces codes produisent un détournement de la rhétorique terroriste, détournement qui a une grande force, à mon avis. Le générique – qui est le même pour toutes les vidéos – renvoie à des codes de films d’action américains du type Independence Day, le discours calque le ton agressif des terroristes – « sachez que nous vous trouverons et que nous ne lâcherons rien. Nous allons lancer l’opération la plus importante jamais réalisée contre vous ». Des menaces, apparemment violentes, qui pourraient à première vue s’inscrire dans la triste rhétorique des politiciens comme Bush ou, malheureusement, Hollande. On va lancer la contre-attaque et on va vous détruire : violence contre violence.

Mais il suffit de regarder un peu plus attentivement pour que le sourire soit dévoilé : la menace consiste simplement à tracer les comptes Twitter. En fait, l’utilisation et le recyclage de ces codes si stéréotypés permettent de désamorcer toute violence. Anonymous finalement est capable de rire des terroristes et de leur discours, pour le neutraliser – au moins en partie. La vidéo met le doigt sur l’absurdité de l’acte terroriste, elle saisit la violence pour en faire autre chose. Et ce discours fait partie de l’événement, il l’éditorialise autrement, en nous donnant l’espoir et l’envie de croire au fait que oui, « nous sommes légion ».

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