Petit dialogue sur la poétique politique des graffeurs et des rappeuses

Poésie politique. Urban Isthmus / Flickr, CC BY

Petit dialogue sur la poétique politique des graffeurs et des rappeuses

De nombreux littéraires se demandent s’ils croient encore à la littérature. Quelques politiques lui rendent occasionnellement un hommage poussif et poussiéreux, comme ils vont mettre genou en terre vaticane, pour glaner quelques votes d’attardés. Nos universités ont asséché ce qui se revendiquait d’une force vitale en l’aseptisant sous le cellophane d’une science des textes ou de l’histoire littéraire.

Et si c’était dans les graffitis tracés sur les murs de nos facs occupées que la poésie continuait à vivre de la façon la plus intense et la plus vitale ? Et si les rappeurs absurdement condamnés pour incitation à la haine de la police étaient nos Rimbaud d’aujourd’hui ? Et si une politique poétique était là, sous nos yeux et dans nos oreilles, sans que nous n’en voulions rien savoir ?

Un livre paraît ces jours-ci, qui mêle des discours un peu prétentieux sur d’hypothétiques « nouvelles polarités politiques » avec des textes de rappeurs et de rappeuses et avec des photographies de graffitis, pris majoritairement ce printemps dans la fac occupée de Paris 8 Saint-Denis.

On y trouve en particulier cette image, qui a donné lieu au dialogue suivant entre l’auteur et un de ses (rares) lecteurs.


Qu’est-ce que ces horreurs dont vous parsemez vos inter-chapitres ? Comment ose-t-on promouvoir publiquement, en France, un « califat queer autogéré » ! Vous jouez avec le feu de la façon la plus irresponsable ! Il veut dire quoi, ce slogan monstrueux ?

– Je vous avoue que je n’en sais trop rien. Je l’ai vu et il m’a médusé. Comme il méduse toutes celles et ceux à qui je le montre. Et vous aussi, visiblement. C’est déjà pas mal, non ?

Rien de plus facile – et de plus dangereux – que de faire de la provocation en jouant sur les peurs. Vous avez, de l’autre côté de l’Atlantique, un hurluberlu à tignasse orange qui en a fait une carrière à succès. Est-ce aussi votre aspiration, en troquant votre robe professorale pour vous la jouer au gangsta rap et à l’Internationale Islamo-Situationiste ?

– Ce que vous appelez provocation, et qui ressemble en effet beaucoup à cela, je l’appellerais plutôt « poésie politique ». Certaines de mes camarades parlent de poélitique pour mettre les deux dans une même valise. C’est poétique en ce que ça déjoue nos habitudes de langage. « Califat » appartient à un certain vocabulaire, que nous associons généralement, dans nos pays, à un fondamentalisme islamiste intransigeant, où nous voulons voir une alternative radicale et menaçante envers nos modes de vie modernes (libéraux, laïcs, capitalistes, consuméristes). « Queer » est une importation des USA se revendiquant de comportements (homosexuels, travestis, transgenres) condamnés comme déviants par les morales traditionalistes (chrétiennes, juives, musulmanes). Un « califat queer » est donc une contradiction dans les termes, une impossibilité, un monstre impensable. Rajoutez-y une revendication d’« auto-gestion », probablement héritée de mai 68, et vous avez un cocktail particulièrement détonant, aussi indigeste que possible pour la bien-pensance établie.

La fonction de la poésie est-elle de nous donner des crampes d’estomac ?

– Pas nécessairement. Mais c’est bien un geste politique que d’enrayer la circulation automatique de certains discours qui nous traversent et nous occupent la tête comme des évidences à travers lesquelles nous filtrons tout ce qui nous vient du monde. Et ce qui me plaît dans les graffs et les raps que je copie entre mes chapitres, c’est justement de faire circuler des ritournelles qui nous font danser à contretemps des rengaines dominantes.

Par exemple en faisant l’apologie des horreurs du califat d’ISIS, le soi-disant État islamique de Daesh ?

– En hybridant le califat avec une autogestion queer, ce graff fait exploser d’un même coup les deux grandes idéologies qui occupent notre monde de grands guignols médiatiques. Il implose à la fois l’idéologie de ceux qui se font sauter avec des ceintures de bombes au nom d’une lecture littérale de l’Islam, et les postures moralisantes de ceux qui défendent notre « civilisation » sans vouloir prendre la mesure des ravages imposés par le capitalisme aux parties du monde dont il entérine et poursuit la colonisation. Quel plus beau pied de nez faire à l’ensemble du système (y compris dans son versant anti-systémique) qui gouverne nos visions du monde ?

Les pieds de nez valent-ils mieux que les crampes d’estomac ? Quelle idée bizarre et infantile de la poésie vous vous faites !

– Une bonne part de la poésie contemporaine, comme d’ailleurs de celle d’autrefois, est « médiartiviste » : elle propose des objets composites qui recomposent nos perceptions du monde en copiant/collant/déplaçant des documents arrachés à leur circulation médiatique. Elle les créolise pour les réimplanter dans d’autres modes de circulation, où ils produisent des effets imprévisibles, qui contribuent à explorer d’autres modes de recomposition de notre monde réel.

Voilà un jargon bien peu poétique…

– Il définit pourtant une entreprise commune à laquelle collaborent (souvent sans le savoir) des écrivaines comme Emmanuelle Pireyre, Nathalie Quintane ou Jean‑Charles Massera, des théoriciens comme Christophe Hanna, Frank Leibovici ou Olivier Quintyn, des artistes comme Gwenola Wagon ou Nicolas Maigret, des anthropologues comme Bruno Latour ou Anna Tsing – mais aussi les rappeurs et rappeuses dont quelques textes apparaissent entre mes chapitres, les graffeurs et graffeuses dont les traçages vous scandalisent.

Tant mieux pour vous si vous y voyez de la poésie. Mais vous ne me convaincrez pas que tout cela ait le moindre impact politique !

– L’impact de ce genre de petites implosions peut très bien rester caché, parce qu’intérieur, comme les crampes d’estomac… Mais l’enjeu de tous ces petits recadrages, de toutes ces petites créolisations est énorme – et éminemment politique. Pour que les politiques de demain soient autre chose qu’une oppression des esprits ou une boucherie des corps, il faut que nous apprenions à nous recomposer ensemble des identités singulières. Le grand défi, bien décrit par Édouard Glissant, en est d’échapper à deux écueils. Celui du repli sur les identités ethniques qui fondaient nos cultures ataviques autour de conceptions exclusives (être blanc, homme, français, lettré, c’est ne pas être nègre, pédé, métèque, ignare). Et celui du métissage standardisant qui, sous la puissance de dynamiques essentiellement commerciales, hybride tout avec n’importe quoi dans une soupe culturelle désingularisante. C’est bien la poésie créatrice de nos individuations, personnelles et collectives, qui est d’ores et déjà au cœur de nos questions les plus politiques.

Tout est donc littérature… Comment ne pas voir la défense de vos petits intérêts corporatistes de prof de lettres derrière vos contorsions argumentatives ?

– La littérature répète depuis longtemps le geste de raturer les lettres héritées, pour en faire émerger de nouvelles. Elle s’étend aujourd’hui à l’oraliture, à la graffiture : la créolisation poétique traverse tout cela. C’est d’elle que nous avons besoin pour recomposer un monde commun sur de nouvelles bases.

Votre poésie de ratures et de confiture ne plaira pas à tout le monde…

– Peut-être, mais je constate que l’enregistrement d’une discussion avec la rappeuse Casey, invitée à l’ENS dans un séminaire de stylistique, attire plus de 60 000 visionnements sur YouTube. Connaissez-vous un travail actuel sur la « pâte-mot » qui soit plus riche que le sien ? Connaissez-vous une conférence de stylisticien qui attire et mobilise autant de désirs de visionnements ?

La rappeuse Casey à l’ENS. Savoirs ENS/YouTube

C’est bien la même Casey qui dénonce les policiers comme ses ennemis, et en appelle à la violence à chaque strophe ? Ne savez-vous pas que ces gens-là sont régulièrement condamnés par nos tribunaux, comme Jo le Phéno pour sa vidéo « Bavure » ?

– Et ne voyez-vous pas que ces condamnations sont aussi insultantes pour notre époque qu’ont pu l’être celles de Madame Bovary ou des Fleurs du mal pour le XIXe siècle ? Ce sont nos fantasmes, nos angoisses, nos culpabilités, nos arrogances qui rendent ces paroles inquiétantes – pas ce qui sort de la bouche des rappeurs ! Les prendre au premier degré lorsqu’ils parlent de couteau ou de feu, c’est les juger a priori incapables de poésie, parce qu’ils ont la peau foncée ou qu’ils viennent de la banlieue. La violence n’est peut-être pas du côté qu’on croit…

Vos « poètes » sont peut-être passés maîtres dans l’art du deuxième ou du troisième degré. Mais qui vous dit que leurs auditeurs ne prendront pas leurs violences verbales de la façon la plus littérale qui soit ?

– Est-ce à cause des rappeurs et rappeuses que les banlieues reprendront feu dans les semaines, les mois ou les années qui viennent ? Ne confondez-vous pas causerie et causalité ? Je ne prétends pas connaître la situation des banlieues, mais il me semble, même vu de très loin, que ce sont les inégalités, les injustices et les iniquités de notre « ordre » social, ainsi que les hypocrisies, les fausses promesses et les incuries de nos responsables politiques, qui nourrissent par avance les incendies à venir – bien plus les paroles rimées et rythmées qui en expriment les protestations légitimes.

Editions Fayard.

Ce que vous appelez « littérature » ou « poésie » n’est-il pas ici au plus près de ce qui peut lui donner sa plus grande force vitale ? Les intellectuels comme vous et moi se gargarisent de la (belle) formule deleuzienne du « peuple qui manque ». Mais ce manque de peuple n’est-il pas aussi myope que la prétendue mort de la littérature ? Il y a du peuple et il fait de la poésie. Il l’écrit sur les murs et il le chante dans des raps. À nous d’apprendre à le voir et à l’entendre.

« La gauche », « la droite », ça n’existe plus, dit-on. Il n’y aurait que des innovations en marche et des réformes au pas de course. Mais dans quelle direction ? Selon quels principes ? Davantage que fonder un nouveau parti, il s’agit d’identifier de nouveaux courants, et leurs contre-courants. Plutôt qu’à choisir un camp, la littérature aide à saisir des tensions qui nous traversent tous et toutes. Au lieu d’appeler à la guerre, elle invite à sourire – nos problèmes étant bien trop graves pour être abandonnés à l’esprit de sérieux ou de faction.

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