Lorelei Williams, dont la cousine Tanya Holyk a été assassinée par le tueur en série Robert Pickton, et la tante Belinda Williams a disparu en 1978, répond au rapport de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, le 3 juin 2019 à Vancouver. La Presse Canadienne/Darryl Dyck

Peut-on décoloniser le Canada ?

Peut-on décoloniser le Canada ? La réponse à cette question est a priori assez simple. Si on entend par « décoloniser » le retour à une situation précoloniale, au sens où les peuples autochtones seraient les seuls habitants du territoire, la réponse est évidemment non.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille se satisfaire du statu quo.

La relation entre les peuples autochtones et la société eurodescendante au Canada est marquée par de profondes injustices historiques. Elles continuent aujourd’hui d’avoir des répercussions importantes, que ce soit dans nos rapports sociaux, économiques ou politiques. La question n’est donc pas tellement de savoir si nous pouvons décoloniser le Canada, mais plutôt de savoir comment réconcilier les sociétés eurodescendantes et autochtones à la lumière de ce passé colonial.

C'est à cette question que s'attarde un essai que je viens de publier dans le collectif La Politique en questions, aux Presses de l’Université de Montréal. En voici un bref condensé, qui s'attarde en particulier aux diverses approches politiques qui émergent au Canada à partir des années 1960 afin de « sortir » du colonialisme, soit l’égalitarisme, la reconnaissance et la résurgence.

Pour « sortir » du colonialisme : trois scénarios

Tout le monde, ou presque, s’entend au Canada pour dire qu’il faudrait abolir la Loi sur les Indiens. Depuis plus de quarante ans maintenant, les gouvernements se succèdent à Ottawa et promettent de s’attaquer à ce puissant symbole du colonialisme. Le premier ministre Justin Trudeau s’est lui aussi engagé à cet effet. La résilience de cette institution est cependant remarquable. En effet, si nous abolissons la Loi sur les Indiens, qu’est-ce qui la remplacera ?

Égalitarisme

La première tentative de réponse à cette question nous parvient de l’époque de la « société juste » de Pierre E. Trudeau. Constatant l’échec des politiques de civilisation issues d’une pensée raciste largement décriée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Trudeau père propose simplement de reconnaître aux descendants des premiers peuples les mêmes droits qu’à l’ensemble des Canadiens.

Dans un énoncé de politique paru en 1969, le fameux livre blanc sur la politique indienne, le gouvernement libéral annonce donc sa volonté d’abolir la Loi sur les Indiens, les réserves et toutes formes de discrimination institutionnelles qui « perpétuent des inégalités en droit et en fait » et qui seraient incompatibles avec les idéaux canadiens.

L’égalité individuelle est donc la première approche proposée par les autorités fédérales pour sortir du colonialisme au Canada.

Cette approche sera sans surprise décriée par les leaders autochtones. Non seulement ces derniers furent encore une fois exclus du processus décisionnel entourant l’adoption de cette politique, mais celle-ci s’inscrit en totale opposition avec leur volonté affichée de maintenir et d’affirmer leur statut en tant qu’entités politiques distinctes, qui précèdent la création de l’État canadien et existent indépendamment de lui.

Reconnaissance

La résistance autochtone au livre blanc de 1969 met la table pour l’arrivée d’une deuxième tentative de réponse à la problématique de la décolonisation.

Plutôt que d’éliminer la différence, il s’agit d’en favoriser la pérennité en la reconnaissant au sein même de notre régime constitutionnel. L’affirmation des droits ancestraux et issus de traités des peuples autochtones dans la Loi constitutionnelle de 1982 s’inscrit dans la directe lignée de cette politique de la reconnaissance, dont les fondements philosophiques, proches du multiculturalisme, seront par la suite théorisé par d’importants penseurs canadiens, que l’on pense à Charles Taylor ou à Will Kymlicka.

La politique de la reconnaissance donne lieu à plusieurs avancées pour les peuples autochtones. À la suite de l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1982, les tribunaux deviennent un important véhicule pour forcer les gouvernements à tenir compte des droits et des intérêts autochtones, notamment dans le développement du territoire et des ressources.

La création de gouvernements autonomes autochtones, principalement dans les régions nordiques du pays, s’inscrit aussi dans la droite ligne de cette philosophie de la reconnaissance.

Malgré ces avancées, la politique de la reconnaissance fait aujourd’hui l’objet d’importantes critiques. Selon le politologue de la nation déné Glen Coulthard, cette approche n’est rien de moins qu’une nouvelle forme de cooptation permettant de légitimer l’ordre colonial plutôt que de véritablement rompre avec celui-ci.

Les fameux traités modernes et les diverses ententes négociées de nos jours avec les collectivités autochtones afin de faciliter l’extraction des ressources naturelles sur leurs terres ancestrales illustrent bien le caractère asymétrique de cette reconnaissance.

En fait, il s’agit essentiellement d’obtenir de ceux-ci le renoncement à leurs droits constitutionnels en échange de compensations financières. Il est dès lors difficile de parler de relations égalitaires.

Résurgence

Si le cadre constitutionnel canadien ne permet pas une véritable décolonisation, comment alors retrouver un équilibre dans nos relations ?

Comment aussi, et surtout, guérir la blessure coloniale au sein des sociétés autochtones ? La réponse à ces questions n’est pas qu’institutionnelle. La régénération culturelle, spirituelle, économique et politique des nations autochtones passe d’abord et avant tout par une prise en charge par ces nations de leur propre destinée.

Manifestation à Vancouver, en faveur du mouvement Iddle no More. Shutterstock

Cela peut paraître évident, mais trois cents ans de colonialisme ont transformé des sociétés autrefois autonomes en des collectivités fortement dépendantes face à État.

C’est à la suite de ce constat que des intellectuels et militants autochtones cherchent depuis quelques années à réorienter radicalement le débat en mettant les projecteurs non pas sur les institutions étatiques, mais plutôt sur les communautés elles-mêmes et leurs propres institutions, croyances et pratiques.

Revitalisation par le bas

Pour Taiaiake Alfred, un politologue kanien’kehá:ka (mohawk), la décolonisation passe non plus par la reconnaissance au sein des institutions coloniales, mais plutôt par la revitalisation par le bas des systèmes politiques, des pratiques culturelles, des modes des vie et des spiritualités autochtones. Il s’agirait ainsi de marquer une rupture radicale avec l’État, afin de « sortir » littéralement du système colonial.

C’est à un pluralisme profond que nous convie cette école de pensée, dite de la « résurgence ». Si la décolonisation passe encore ici par la coexistence, celle-ci doit se faire, selon le juriste anishinabee John Borrows, non pas dans une logique d’incorporation des peuples autochtones au sein de l’ordre constitutionnel canadien, mais plutôt par l’affirmation d’une pluralité de systèmes juridiques et politiques coexistant sur le territoire canadien.

Une « révolution tranquille » autochtone

Entre l’égalitarisme, la reconnaissance et la résurgence, la décolonisation du Canada est en quelque sorte une lutte entre diverses conceptions de la communauté politique. Bien sûr, derrière ces idéaux, des intérêts économiques et politiques s’agitent, notamment en ce qui concerne le contrôle du territoire et des ressources naturelles.

Cette lutte n’est pas nouvelle ; la différence aujourd’hui vient du fait que ce sont les peuples autochtones qui sont les principaux porteurs du changement.

Inspirés en partie par les penseurs de l’école de la résurgence, les jeunes dans les communautés autochtones bousculent aujourd’hui plusieurs des aprioris du régime politique canadien. Ils s’appuient pour ce faire sur des principes de plus en plus reconnus au niveau international, notamment dans la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

La Déclaration, à laquelle le Canada adhère pleinement depuis 2016, part du principe que les peuples autochtones ont droit, au même titre que les autres peuples, à l’autodétermination.

La Déclaration invite en quelque sorte les États à accepter un véritable partage de la souveraineté, notamment sur le territoire et les ressources.

Reste à voir si les Canadiens et les Québécois sont prêts à mettre en pratique ce projet de décolonisation porté par les peuples autochtones.