Peut-on faire confiance à la Roumanie à la tête du Conseil de l’Union européenne?

Les pro-Européens protestent contre la coalition au pouvoir, le Parti social-démocrate (PSD), à côté de l'Athénée roumain, lors de la cérémonie de prise de la présidence du Conseil de l'UE à Bucarest le 10 janvier 2019. Daniel Mihailescu/AFP

Attardons-nous un moment sur la situation de l’Union européenne : le Royaume-Uni a du mal à partir ; une nouvelle récession économique est en vue ; les États membres d’Europe du Sud doivent encore trouver des moyens durables d’accueillir les migrants et les réfugiés qui arrivent sur leurs côtes ; et le domaine énergétique européen reste un sujet sensible, l’Allemagne et la Russie poursuivant leur projet de gazoduc Nord Stream 2.

De nombreux États font face à la montée du populisme et de l’euroscepticisme, tendances qui se sont infiltrées dans les parlements et même les gouvernements, et donc au sein de structures décisionnelles de l’UE. Bref, un climat de tension règne au moment où la Roumanie s’installe à la présidence du Conseil de l’UE. Plusieurs dirigeants européens craignent que, compte tenu de son climat politique interne, le leadership de la Roumanie nuise au projet européen. À quoi devons-nous nous attendre ?

Quelques leaders pro-européens…

Il convient d’examiner de plus près la politique et la société roumaines dans son ensemble. Le régime est semi-présidentiel avec un président élu au suffrage universel qui jouit de prérogatives importantes dans la politique étrangère du pays. Il est notamment le principal interlocuteur lors des sommets de l’UE ou de l’OTAN. C’est pourquoi de nombreux Européens connaissent probablement Klaus Iohannis, issu de la minorité allemande de Transylvanie, qui a remporté les élections présidentielles de 2014 et brigue un nouveau mandat cette année.

Il y a quelques mois, il a été retenu comme successeur potentiel de Donald Tusk à la tête du Conseil européen, en raison de ses origines de l’Est, de sa position pro-européenne et de son allégeance aux valeurs fondamentales de l’UE. Plus récemment, il a été l’invité spécial d’Emmanuel Macron et de la chancelière Angela Merkel à Aix-la-Chapelle, symbole du pro-européanisme dans l’Europe postcommuniste.

Mais il est plutôt une exception dans les hautes sphères de la politique roumaine.

Klaus Iohannis à la Commission européenne.

… dans un gouvernement problématique

Le Parlement et le gouvernement sont contrôlés par le Parti social-démocrate (PSD) dirigé par Liviu Dragnea et Viorica Dancila, considérée comme une protégée de Dragnea, au poste de Premier ministre. Pour de nombreux observateurs, Liviu Dragnea est un symbole de la corruption et du clientélisme érigés en politique d’État. Le gouvernement de Viorica Dancila est jugé inefficace, voire incompétent, en raison de multiples revirements, qu’il s’agisse de sa politique budgétaire ou des nombreuses gaffes publiques de la première ministre.

Liviu Dragnea, en 2014, est à la tête du parti social-démocrate roumain et est accusé de diriger un État dans l’État. Partidul Social Democrat/Wikimedia, CC BY

Cependant, le PSD a confortablement gagné les élections législatives de 2016 et remportera probablement la majorité des sièges en mai ainsi que les élections locales et générales de 2020, compte tenu de l’opposition plutôt fragile et de l’électorat fidèle du PSD.

En revanche, le parti n’est pas ouvertement eurosceptique comme le PiS en Pologne ou le Fidesz en Hongrie. Liviu Dragnea ne prétend pas que la Roumanie est une sorte de berceau de la civilisation européenne, actuellement menacée, voire détruite, par les migrants. Il ne flirte pas non plus de trop près avec la Russie.

Quand l’Europe de l’Ouest effraie

Mais le PSD n’hésite pas à tester des slogans plus agressifs à l’égard des étrangers : des Occidentaux. Ces derniers pourraient constituer une menace pour la souveraineté ou l’économie roumaine. De plus, le solide soutien électoral dont il jouit lui permet de neutraliser toute critique, interne ou externe

Cette attitude témoigne d’une approche problématique du système judiciaire.

La quasi-totalité des initiatives du parti sont prises pour entraver la lutte contre la corruption. C’est en fait le principal point de friction avec la Commission européenne et certains des plus importants gouvernements occidentaux. C’est pourquoi certains États comme les Pays-Bas hésitent à permettre à la Roumanie de rejoindre l’espace Schengen.

Une question de coordination et non de leadership

Le gouvernement social-démocrate de Viorica Dancila assure aujourd’hui la présidence tournante de l’UE. De nombreuses voix au sein de l’Union, au sein de l’opposition politique au PSD ou de la société civile et le président Iohannis lui-même ont publiquement affirmé que le gouvernement était incapable de faire son travail correctement ce semestre.

Mais cette critique est simplement politique et sans fondement réel. La présidence tournante est une affaire relativement technique, une question de coordination, de gestion, dirons-nous, pas de leadership au sens visionnaire du terme.

De plus, les problèmes que la Roumanie devra affronter pendant son mandat se sont accumulés au cours des dernières années. Le pays n’en est pas responsable et personne ne pense qu’elle va aggraver la situation ou la résoudre. En outre, les grandes questions à l’ordre du jour dépendent de Jean‑Claude Junker, Donald Tusk, Angela Merkel ou Emmanuel Macron, et non de Klaus Iohannis, Liviu Dragnea ou Viorica Dancila.

Le manque de confiance est un gros défi à relever

Le début des négociations pour la prochaine période budgétaire de sept ans, qui débutera en 2021, est sans doute la question la plus importante à l’ordre du jour de la présidence roumaine. De par sa position, la Roumanie peut jouer un rôle dans le débat sur la règle de droit comme critère d’admissibilité au financement de l’UE, elle peut aussi mettre davantage l’accent sur les questions de développement spécifiques aux États membres d’Europe centrale et orientale, ou sur le financement de pays voisins de l’UE dans la région, notamment la Moldavie, un allié dans cette partie de l’Europe.

La Roumanie entretient de bonnes relations avec tous ses voisins, quelle que soit leur position vis-à-vis de l’UE. N’oublions pas que les Roumains forment la nation la plus pro-européenne de l’Europe centrale et orientale, et que nombre des manifestations anti-gouvernementales de ces dernières années ont intégré une forte composante pro-UE. En effet, 65 % des Roumains s’opposeraient à un « Roexit » en cas de référendum, selon les dernières données Eurostat.

Manifestations contre le gouvernement social-démocrate et les affaires de corruption en 2017, Euronews.

Ce qui reste néanmoins problématique avec la démocratie roumaine, c’est le très faible niveau de confiance des citoyens envers les institutions fondamentales de toute démocratie représentative. La confiance dans les partis politiques et le Parlement tourne généralement autour de 10 %, souvent moins. Cela se reflète dans le très faible taux de participation à toute élection impliquant un vote de parti. La confiance horizontale – le taux de confiance entre les personnes – est également très faible.

Globalement, le soutien durable à la démocratie représentative et, implicitement, à l’UE fait défaut. Et, sans une base solide, toute construction, même celle qui s’est faite sur plusieurs décennies, comme dans le cas de l’UE, risque de s’effondrer. C’est peut-être le plus grand défi auquel l’Europe est actuellement confrontée.

Cependant, étant donné l’orientation largement pro-européenne de la population roumaine, qui empêche probablement les politiciens de faire fausse route, la Roumanie est davantage un atout pour l’Union européenne qu’un problème.


Traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast for Word.

This article was originally published in English