Pourquoi la plupart des cancers ne sont pas la faute à « pas de chance »

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Selon une étude, publiée dans la revue Science au début de l’année 2015, la plupart des cancers ne sont pas évitables : c’est juste la faute à « pas de chance ». Cependant, quelques mois plus tard, une autre étude, dans le journal Nature, est parvenue à des conclusions tout à fait opposées : des facteurs externes comme le tabac, l’exposition au soleil et la maladie due au papillomavirus humain jouent une part beaucoup plus importante dans la survenue ou non d’un cancer. Alors, quelle est la cause de cette maladie : la malchance ou bien des styles de vie à éviter et des facteurs dus à l’environnement ?

Pourquoi la malchance ?

L’étude sur le manque de chance, conduite par Tomasetti et Vogelstein, de l’université Johns Hopkins, se fonde sur deux faits. Premièrement, il n’est pas vrai que le cancer peut frapper à parts égales tous les organes et tissus du corps. Des cancers, comme celui du colon, sont relativement courants, tandis que d’autres, comme celui des os, sont beaucoup plus rares, pour des raisons que cette étude s’applique à découvrir.

Deuxièmement, plusieurs types de tissus renferment des quantités différentes de cellules qui se divisent, appelées cellules souches. Elles ont pour fonction de remplacer les cellules vieillissantes ou endommagées. La fréquence de ces divisions varie selon l’endroit du corps où elles se trouvent et selon le nombre de fois où elles ont besoin d’être remplacées.

Selon l’une des écoles de pensée, le cancer survient quand les cellules souches échappent à tout contrôle.

Cellules cancéreuses. Dr. Cecil Fox/Wikimedia

Chaque fois qu’une cellule se divise en deux, il faut qu’elle fabrique une copie exacte de tout son ADN. Ce processus de copie est généralement précis, mais des erreurs peuvent survenir et entraîner, au hasard, des mutations spontanées. Quand des mutations se produisent dans les gènes contrôlant la division cellulaire, cela entrave leur mission qui est de supprimer les tumeurs. Le résultat c’est le cancer.

À en croire Tomasetti et Vogelstein, chaque fois qu’une cellule se divise, l’erreur due au hasard dans sa copie de l’ADN peut causer une mutation aboutissant au cancer. Si les cellules individuelles se divisent plus fréquemment, ou s’il y a davantage de cellules, dans l’ensemble, chez qui ce processus se déclenche, alors le risque augmente de voir apparaître ces mutations.

Les deux chercheurs ont examiné le comportement de cellules souches provenant de différents tissus et, en particulier, leur nombre ainsi que la fréquence avec laquelle elles se divisent tout au long d’une vie humaine. En se basant sur la variation de ces nombres dans divers tissus, ils en ont déduit que le risque de développer une forme particulière de cancer était étroitement lié au nombre de fois où les cellules souches se sont divisées dans ce tissu. Cela reflète le « risque intrinsèque » lié au copiage fréquent de l’ADN.

Pourquoi l’environnement ?

Dans une étude plus récente, des chercheurs de la Stony Brook University (SBU) à New York ont procédé à un autre examen des données utilisées par Tomasetti et Vogelstein. Ils ont remarqué que même si l’on prend en compte le nombre total de divisions de cellules souches, certains cancers continuent d’être davantage susceptibles de survenir que d’autres. Les cancers les plus courants, en ont-ils déduit, doivent avoir une cause externe supplémentaire, comme l’environnement, le style de vie ou la composante génétique.

À partir de là, quand ils ont à nouveau analysé les données, ils ont découvert que dans de nombreux cancers, y compris les plus courants comme les cancers du poumon et du foie, moins de 10 % des risques étaient liés à des erreurs de copiage.

Facteur de risque. Pixabay

Que croire ?

Les deux études ont des points communs, mais se différencient clairement dans leurs estimations du nombre de risques intrinsèques et extrinsèques qui contribuent au cancer.

En particulier, l’équipe SBU a renforcé notamment son point de vue avec un élément de preuve qui ne se trouvait pas dans les travaux de Tomasetti et Vogelstein. Tout d’abord, les chercheurs ont mis en lumière un grand nombre de données pointant la contribution importante de l’environnement et du choix de style de vie comme facteurs à risque du cancer. Par exemple, il est bien connu que le cancer du côlon se manifeste relativement peu au Japon, mais que les immigrants japonais aux États-Unis et leurs descendants présentent un risque de tumeur du côlon encore plus élevé que les Américains d’origine européenne.

L’équipe SBU a aussi examiné les différents types de mutations entraînées par toute une gamme de cancers. On observe certaines mutations plus fréquemment dans les tumeurs de personnes âgées. Cela correspond au cas du « pas de chance » où les facteurs clefs déclenchant l’apparition du cancer sont les erreurs qui s’accumulent chaque fois qu’une cellule se divise.

Cependant, des cancers portent aussi en eux de nombreux types de mutations qui peuvent survenir suite à une exposition à des facteurs cancérigènes, par exemple les mutations provoquées par le soleil aboutissant à un cancer de la peau. Combien de fois ces changements responsables des cancers surviennent-ils ? Cela dépend beaucoup moins de l’âge de la personne que de l'intensité de son exposition à des facteurs cancérigènes.

Finalement, les chercheurs de la SBU ont aussi montré que le taux d’erreurs connu dans le copiage de l’ADN n’est pas suffisamment élevé pour être le seul facteur déterminant de risque de développer les cancers étudiés par les deux équipes.

Même si nous connaissons les causes de certains types de cancer – par exemple dans le cancer du poumon, le fait de fumer –, d’autres cas, nombreux, s’avèrent plus compliqués et ne relèvent pas d’une seule et même origine.

Nous sommes tout juste en train de démêler l’effet des nombreux facteurs impliqués. Tandis que la chance joue un rôle pour déterminer qui aura le cancer et qui ne l’aura pas, il est tout à fait évident que le mode de vie, l’environnement ainsi que nos propres gènes peuvent changer la donne de façon considérable.

This article was originally published in English