Pourquoi Michael Bloomberg entre-t-il en campagne ?

Michael Bloomberg arrive à une conférence de presse à Norfolk (Virginie) le 25 novembre 2019. Drew Angerer/AFP

La candidature de Michael Bloomberg a surpris tous les observateurs : il avait renoncé à la campagne en mars, assurant qu’il y avait trop de candidats pour qu’il puisse s’y faire une place et reportant tous les espoirs des centristes sur Joe Biden, l’ancien vice-président, qui s’apprêtait à entrer dans la course.

Six mois plus tard, donc, revoilà Bloomberg, ses millions et son arrogance, qui déclenche la fureur de l’aile progressiste du parti démocrate. Il faut dire que le milliardaire combat vigoureusement cette aile du parti et n’est pas franchement en bons termes avec Bernie Sanders ou Elizabeth Warren. On n’a donc pas été surpris de les entendre l’accueillir avec des déclarations violentes, l’accusant même de vouloir « acheter le poste de président ».

Le « Super-Mardi », étape décisive ?

L’impétrant n’en a que faire. Il est là pour promouvoir ses idées et le fait avec une présence publicitaire jamais vue à ce jour dans une présidentielle : plus de 30 millions de dollars dépensés pour promouvoir son entrée en campagne, 13,2 millions investis dans les 14 États du premier « Super-Mardi » en une seule semaine : c’est plus que ce que chacun des candidats a déboursé au cours de la totalité de sa campagne depuis le début de l’année !

Bloomberg a annoncé une drôle de stratégie : il va « sauter » les quatre premiers scrutins de février pour se concentrer sur ceux du Super-Mardi du 3 mars. Il faut dire que les quatre premiers votes ne rapportent en tout « que » 155 délégués, à se partager entre les candidats qui dépasseront 15 % des suffrages, alors que la Californie, par exemple, rapporte à elle seule 495 délégués. Le Super-Mardi sera une « super-collecte » puisqu’il y aura ce jour-là, outre les 495 californiens, 262 délégués à conquérir au Texas, 114 au Massachusetts, sans compter tous ceux de l’Alabama, du Colorado, du Minnesota, de la Caroline du Nord, du Tennessee, de la Virginie et de cinq autres États encore, pour un total de 1 352 délégués (sur un total de 3 769 pour l’ensemble du pays : il en faut 1 885 pour être investi).

Rappelons que le système de désignation du candidat à la présidentielle passe par un vote local, qui prend la forme d’un caucus ou d’une primaire. Le caucus est un vote réservé aux seuls militants du parti, alors que la primaire est élargie aux sympathisants répertoriés (primaire fermée) ou à tout le monde (primaire ouverte). Dans chaque État, après chacun de ces scrutins, un certain nombre de délégués, décidé au niveau de la direction du parti, est partagé entre les candidats ayant obtenu plus de 15 % des voix. Ce sont ces délégués qui, au final, désignent le candidat lors d’une convention nationale qui se tient au cours de l’été. En général, ils votent suivant le résultat obtenu dans leur État. Ils y sont même forcés dans la plupart d’entre eux.

Le Parti démocrate plus fracturé que jamais

L’entrée en campagne de Michael Bloomberg vient encore davantage mettre en évidence la profonde vraie fracture qui s’est ouverte entre les progressistes et les modérés au sein du parti de l’Âne (le surnom du parti démocrate).

Cette fracture est apparue au grand jour en 2016, lors du combat qui a opposé Hillary Clinton à Bernie Sanders. Après cette séquence électorale très tendue, les progressistes ont tout d’abord tenté de faire supprimer le système des « super-délégués » qui s’ajoutent au total et votent comme ils l’entendent. Ces supers-délégués sont des cadres du parti, des élus ou d’anciens élus, qui favorisent principalement la ligne modérée du parti. Bernie Sanders et ses amis ont finalement obtenu que ces super-délégués ne votent pas lors du premier tour de la convention. Une vraie victoire puisqu’il n’y a plus eu de deuxième tour depuis les années 1960.

Mais en 2020, la primaire devrait se disputer à trois, entre Joe Biden, Bernie Sanders et Elizabeth Warren que personne n’attendait. Si les prévisions se vérifient, cela signifie qu’il y aura une convention « contestée », et donc un deuxième, voire un troisième tour. L’importance des super-délégués réapparaît donc. 38 d’entre eux seront « affectés » au cours des quatre premiers scrutins, et 249 supplémentaires au cours du Super-Mardi. On comprend donc que si les voix se répartissent en trois tiers plus ou moins équivalents, ce qui est très probable, ce sont ces super-délégués qui arbitreront au final et feront le roi.

Elizabeth Warren, Joe Biden et Bernie Sanders lors du débat du parti démocrate tenu le 20 novembre 2019 à Atlanta. Alex Wong/AFP

Bloomberg au service de Biden ?

Quel rapport tout cela a-t-il avec Mickael Bloomberg ? A priori, il part comme un outsider et beaucoup pensent qu’il ne réussira pas à monter dans le train en marche. Mais il y a eu de nombreux développements étonnants ces derniers temps : les stratégies politiciennes, ne l’oublions pas, sont souvent invisibles pour le grand public. Peu ont vu que le nombre de caucus, qui était de 11 en 2016, avait brutalement chuté et que beaucoup de primaires « fermées » étaient désormais « ouvertes » : or le système des caucus et les primaires « fermées », c’est-à-dire réservées aux militants et sympathisants reconnus, avait été très favorable à Bernie Sanders, alors que le choix de l’ouverture bénéficie davantage aux plus modérés, comme Hillary en 2016, et certainement Biden en 2020.

Beaucoup de leaders sont également montés au créneau ces derniers jours, au premier rang desquels Barack Obama, qui a lancé un appel aux militants démocrates pour les avertir du danger d’un glissement trop à gauche. « Il faut battre Trump », a-t-il rappelé pour justifier son intervention et ne pas s’attirer l’ire du camp progressiste.

Puis, très vite, deux nouveaux candidats que l’on n’attendait plus et qui sont tous les deux centristes se sont lancés dans cette compétition déjà surchargée. Deval Patrick, que personne ne connaît en dehors du Massachusetts, dont il a été le gouverneur, pourrait bien n’avoir qu’une seule mission : reprendre autant de voix qu’il le pourra à Elizabeth Warren, sénatrice du même État où les sondages lui donnent pour l’instant une confortable avance.

Quant à Michael Bloomberg, avec son argent et sa force de frappe, il fera la promotion des idées centristes et attaquera plus franchement les « gauchistes » dans les États où il s’est construit un réseau solide, comme la Californie où, on l’a dit, 495 délégués sont à conquérir au cours du Super-Tuesday. Elizabeth Warren est pour le moment en tête dans cet État qui est devenu le fer de lance du progressisme et de l’anti-trumpisme dans le pays. Chaque délégué ramené au centre renforcera ainsi la position de Joe Biden. Bloomberg ne serait donc peut-être que la « voiture-balai » de Joe Biden, au service duquel il met ses millions sans le dire, tentant de prendre à Elizabeth Warren et à Bernie Sanders le plus de délégués possibles.

La route est encore longue jusqu’au Wisconsin où se tiendra la convention démocrate… Il devrait y avoir de nombreux autres soubresauts, qui trahiront les nombreuses tensions qui secouent le parti.