Pourquoi réhabiliter le cloud régional ? De la pertinence des data center locaux et globaux

Un data center de l'entreprise Bell Labs, situé à Marcoussis, en Île-de-France. Samuel Huron/Flickr, CC BY-NC-ND

Pour introduire cette seconde partie dédiée à la réhabilitation des projets de clouds régionaux (la première se trouve ici), commençons par souligner une asymétrie massive sur le secteur du cloud computing (informatique en nuage) mondial.

La mainmise des géants américains sur le cloud

En effet, face aux grands opérateurs américains que sont Amazon Web Services, Google, IBM et Microsoft, qui contrôlent une grande part des infrastructures du cloud mondial, l’entreprise française lambda n’est pas en situation de négocier à armes égales ni commercialement, ni techniquement.

Notons de plus que, concernant les solutions IaaS (« infrastructure as a service »), elle est même clairement dominée, ce qui contraint son organisation et ses choix stratégiques qui deviennent sous influence.

Il s’agit dès lors de souligner que l’Europe en général, et la France en particulier, restent bien frileux sur ce (très) vaste et (très) performant marché et risquent d’en être rapidement exclus.

Et ce, malgré des poids lourds comme Orange, Deutch Telekom, Sopra Steria et Atos, qui semblent se contenter du conseil, de l’intégration et de l’accompagnement de leurs clients vers les clouds publics (exception faite certes de l’ESN, ou d’OVH, qui continue sa belle lancée dans le cloud avec des investissements en croissance dans le PaaS (« platform as a service ») et le IaaS).

La régionalisation d’une partie des données du cloud serait donc un positionnement intéressant. Il permettrait d’accompagner la fameuse transition numérique de certains secteurs, séduits par la proximité géographique des data centers (centres de données), par l’originalité ou l’incongruité des solutions techniques ou plus concrètement… parce qu’ils seront légalement obligés de s’y conformer.

Les cloud régionaux ont le vent en poupe

Et si les recommandations de la CNIL pouvaient devenir juste un peu plus coercitive ? Évoquons par exemple les recommandations numéro 3, sur l’analyse de risques, et la numéro 5, sur le choix des prestataires cloud.

Ainsi, la question d’une redistribution des rôles et des responsabilités à un niveau plus local est posée. Bien sûr, les obstacles restent nombreux (notamment au regard d’investissements et de coûts de fonctionnement qui peuvent paraître lourds), mais, néanmoins, le cloud régional tisse peu à peu sa toile – et en la matière, la France n’est pas en retard.

Au regard de certaines exigences, il est en effet de plus en plus fréquent que certaines entreprises ou organisations signent avec leurs partenaires (clients, fournisseurs, sous-traitants, infogéreurs…) des engagements voire des obligations contractuelles sur la localisation physique de leurs données.

Ces engagements vis-à-vis de leur client ou de l’autorité administrative leur imposent explicitement de préciser où sont stockées et traitées leurs données, y compris les ressources répliquées. Se pose alors la question d’un cloud régional qui pallierait les insuffisances du cloud computing traditionnel, qui est souvent incapable techniquement et commercialement de préciser le lieu où seront stockées et traitées les données.

Quatre exemples emblématiques

Nous avons retenu, à simple titre d’illustration, quatre régions avec quelques opérateurs régionaux : l’un en Bretagne, l’autre à Bordeaux, l’autre en Pays de Loire, et le dernier en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA).

En Bretagne

Nous pouvons nous attarder sur deux cas. Celui de l’opérateur Bretagnetélécom, qui est située à Chateaubourg, et qui propose également à ses clients de stocker leurs données au sein d’un cloud privé (ou hybride) régional, situé en Ille-et-Vilaine. Cette entreprise, créée en 2005, est « propriétaire de ses Data Centers certifiés ISO 27001, Tiers III+, en France, près de Rennes ».

Abordons aussi celui de l’opérateur PebsCo, qui est situé à Brest et qui exploite le data center écoresponsable Hermine, déployé en novembre 2015, et dédié en particulier aux entreprises finistériennes avec une cible green IT. Ses dirigeants peuvent par exemple conclure fièrement :

« Aujourd’hui l’offre d’hébergement et de télécom de PebsCo Bretagne est en avance par rapport à celle que l’on peut trouver sur les métropoles comme Rennes ou Nantes avec en plus l’avantage de la proximité. »

En Nouvelle Aquitaine

Nous pouvons citer le cas de l’opérateur national Waycom, qui vient de redimensionner son agence Aquitaine Sud. Elle est située dans le quartier numérique de la capitale girondine. Cette agence locale est conditionnée pour accompagner la forte demande initiée par l’inauguration du quatrième data center, à Bordeaux.

En Pays de la Loire

Nous pouvons citer le cas de DeepData qui implante un data center performant – Power Usage Effectiveness à 1,1 – dans des anciennes champignonnières, vers Saumur. C’est un projet intéressant, à la fois en termes informatiques mais également environnementaux, ingénieriques et en génie civil ; il dispose de partenaires locaux comme le groupe Sigma ou le conseil général des Pays de la Loire, et des partenaires parisiens comme Enia, Elot ou Celeste. La triple question de sa pérennité, de sa sécurité et de son modèle économique est maintenant posée et doit permettre au conseil régional de se retirer à terme.

En PACA

Nous pouvons évoquer pour finir ces quatre régions, le cas du « petit » opérateur niçois KABIA, créée en 2005. Cet acteur s’engage contractuellement sur une présence physique en région PACA. Il garantit aussi des prestations exclusivement régionales pour la plupart des services fournis. Il propose aussi aux DSI une relation de proximité dans le cadre de son cloud régional.

Ailleurs en France

Dans cette même logique de montée en puissance des offres locales et régionales, il est utile de citer des opérateurs comme Cheops à Bordeaux, Sigma à Nantes, Gosis à Mende, Jaguar Networks à Marseille, ASP Serveur à La Ciotat, ou encore Maxnode DCforData en Auvergne-Rhône-Alpes.

La France est donc le théâtre d’une intéressante orchestration du couplage de micros data center régionaux et de mégas data center internationaux, pour optimiser à la fois la collecte au plus prêt et le traitement au plus efficace des données.

L’illustration suivante montre combien l’activité cloud et cloud régional est dense en ce moment sur le territoire français

L’écosystème des picos et mégas data center en France. Marc Bidan, Jean‑Pierre Guedon.

Une mise en perspective volontariste

La France est en situation d’offrir des solutions de stockage et de traitement des données sur le territoire national. À Paris certes mais aussi à Lille, Nantes, Marseille, Nice, Bordeaux, Grenoble, etc. Il faut donc clairement affronter la problématique de la localisation des données et ne pas attendre que l’hyper concentration autour des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ne soit devenue irréversible.

À titre anecdotique, en 2016, deux des nombreux data center situés en France sont classés parmi les douze plus performants du monde (Telehouse TH2 (8e) qui est installé à Paris, et Equinix PA2 (11e) installé à Saint-Denis).

Face aux mégas data centers du cloud traditionnel, la question n’est donc pas de savoir si le cloud régional a un avenir en France, mais plutôt : où seront installés les prochains micros data centers à proximité de chez vous ?

Les erreurs d’hier (économiques et organisationnelles) et les réticences d’avant-hier (financières et commerciales) doivent laisser la place à des projets correctement dimensionnés, et clairement destinés aux ETI locales. Le marché des acteurs publics et parapubliques est significatif et pourrait assurer un volume d’affaires qui permettrait d’offrir aux structures privées de taille plus modeste des solutions commercialement attractives.

Il semble de moins en moins audacieux de postuler que l’avenir du cloud sera d’une part hybride (fin de la dichotomie privé/public), et d’autre part couplé au local et au global (déploiement des picos/micros/mégas data centers).

Il y aurait donc une articulation envisageable entre des micro data centers régionaux pour capter les données au plus près des sources (aujourd’hui en provenance des entreprises et des particuliers et demain de l’Internet des objets), et des mégas data centers internationaux, pour les traiter de façon la moins énergivore et la plus efficace possible.

Une perspective nord/sud

Deux dernières remarques pour conclure ce plaidoyer ! Il n’y a pas d’inquiétude à avoir pour Amazon Web Service, et autres Google ou Microsoft, qui ne seraient que très peu fragilisés par la perte de ce petit volume de données stockées en dehors de leurs propres data centers.

Il y a toutefois quelques espoirs à formuler pour pouvoir envisager de fournir et assister partiellement l’Afrique du Nord et la bande sahélo-saharienne (quasi absente du grand déploiement mondial de mégas data centers) à partir de nos data centers régionaux, localisés par exemple à Marseille, Nice ou Montpellier.