Prévention de la radicalisation : regards sur les expériences internationales

La prévention contre la radicalisation se fait aussi par l'éducation aux médias, la production de contre-discours, le débat entre jeunes et l'humour. Pixabay, CC BY-SA

« Échec », « fiasco », « pseudo-spécialistes »… Les mots ne sauraient être plus durs. Dans un bilan d’étape, rendu public mercredi 22 février, les sénatrices-auteurs remettent complètement en question les approches de l’État français face à la dé-radicalisation des jeunes. Suivant leurs avis, la France est dans l’impasse en matière de traitement de la radicalisation djihadiste. L’une des solutions serait, comme le suggèrent les sénatrices, de mieux développer la prévention. Ce constat est lucide. Si l’on observe l’ensemble des actions de prévention de la radicalisation violente et que l’on compare les expériences internationales qui se déploient depuis de nombreuses années force est de constater que l’Europe est bien en retard.

Lutter contre la « radicalisation des esprits »

Trois niveaux de prévention doivent être analysés afin de pouvoir tirer le bilan de l’efficacité des politiques publiques en matière de sécurité.

  • En premier lieu, la prévention primaire consiste à lutter contre la radicalisation cognitive qui envahit peu à peu les esprits des jeunes et des très jeunes et qui se déploient au sein des réseaux mais aussi des quartiers et parfois des groupes de jeunes eux-mêmes. Cette prévention se fait par l’éducation, l’inclusion sociale et l’envie de vivre ensemble.

  • En second lieu, la prévention secondaire consiste à éviter le basculement de jeunes vers des actes radicaux qui les conduisent dans la délinquance ou le départ. Cette prévention intervient souvent après le signalement du jeune.

  • La troisième forme de prévention vise à favoriser chez les jeunes la rupture avec les idées terroristes et l’entrée dans un processus de résilience, puis de projet de vie dans le respect de la loi et des valeurs républicaines.

L’Europe, si elle a beaucoup agit, sur le deuxième et troisième niveau de la prévention ainsi que sur les mesures de sécurité publique, a encore un retard important en matière de prévention primaire, c’est à dire, sur la radicalisation des esprits. Dans une recherche en cours que nous réalisons pour l’Unesco, nous avons pu examiner de nombreuses pratiques de prévention de la radicalisation à l’international et ces expériences nous ouvrent la voie vers une meilleure efficacité de nos actions. L’approche de l’Unesco, qui propose une éducation philosophique et un renforcement des valeurs humaines, peut-être ainsi consolidée par des expériences locales.

Se raconter : une expérience belge

Parler, se présenter, dire sa vie… Tels sont les angles pédagogiques choisis par l’association Belge Maks qui organise la projection d’histoires digitales créées au sein du projet « Je suis Ahmed, Lèonie, Charlie, of net niet… », déployé sur les villes de Mollenbeeck et de Scharbeeck.

L’organisation Maks belge présente des contre-discours réalisés par et pour les jeunes. Maks

L’idée s’inscrit dans une série d’initiatives prises en Belgique. Le gouvernement pousse pour une éducation numérique où les jeunes eux-mêmes s’engagent dans la production de contre-discours, d’animation de forum d’échanges et de médiation de jeunes à jeunes. C’est aussi le choix de Rose-Marie Farinella, enseignante à l’école primaire de Taninges, en Rhône-Alpes, et qui travaille inlassablement avec ses élèves de CM2 pour produire des ressources numériques de jeunes pour les jeunes afin de prévenir la radicalisation en agissant collectivement pour partager leurs savoirs.

Donner la parole pour se sentir citoyen, agir avec les médias pour comprendre l’information et résister à l’embrigadement complotiste : telles sont aussi les approches de plusieurs organismes en France.

Produire un contre-discours

La prévention de la violence et de la radicalisation passe aussi par la pensée. Le processus de radicalisation est avant tout conversationnel. Partant des préoccupations des jeunes, il va avancer vers des idées radicales et de rupture. L’interprétation d’évènements, les prises de position politiques ou sociales sont présentés sous un angle fermé empêchant le débat. De plus, les digitales natives sont bien souvent des digitals naïfs incapables de distinguer les informations objectives issues de sites officiels, d’articles scientifiques et les informations issues de sites conspirationnistes ou suprémacistes. C’est un handicap qui facilite l’embrigadement. De nombreuses expériences ont donc choisi de produire des discours alternatifs pour contrer les idées terroristes.

Cinq jours après les attentats de Paris, le Nahdlatul Ulama, la plus importante organisation musulmane de masse d’Indonésie, a mis en ligne une vidéo, intitulée : « Rahmat Islam Nusantara » sous-titrée en arabe et en anglais. Ce film de 90 minutes entend contrer point par point la lecture faite par Daech du Coran et des hadith.

L’organisation Rahmat Islam Nusantara veut contrer la vision terroriste qu’offre Daech de l’Islam.

Suivant le même objectif, l’Université de Vienne a construit le programme, « Vienna Observatory for Applied Research on Radicalism and Extremism », Vortex) ayant pour vocation de « produire des éléments de narration visant à contrecarrer l’idéologie radicale et à les diffuser dans le monde ». Le projet se compose d’une part d’une analyse des stratégies et des discours en ligne djihadistes et d’autre part du développement de discours experts (religieux ; politiques, journalistiques alternatifs.

Au Maroc, la campagne nationale « Non au discours de la haine » a été lancée en juin dernier. En Inde également, plusieurs programmes ont été mis en place face à la recrudescence d’attaques sur le sous-continent.

Agir ensemble : prévenir l’exclusion et le communautarisme

Agir en commun dans un esprit fraternel est au coeur des actions de prévention posant comme socle de la paix le respect des autres. Lancée en 2007 à Aarhus (Danemark), l’expérience danoise de prévention de la radicalisation s’appuie sur la mise en relation des jeunes avec des « mentors ». Ces jeunes adultes sont des travailleurs sociaux qui dialoguent avec les jeunes et leur permettent d’agir ensemble pour « réhumaniser » leurs actions.

Au Royaume-Uni, le projet Mosaic fondé par le Prince de Galles, propose de lutter contre la violence et l’exclusion en favorisant la reconnaissance des talents des jeunes et des femmes issus des communautés défavorisées.

Faire témoigner les victimes, mettre en contact les jeunes en voie de radicalisation et des victimes est aussi une voie active de prévention. L’Association italienne des victimes du terrorisme (AIVITER) a mis sur pied le projet C4C « Une contre-narration pour contrer le terrorisme ». Ce projet, soutenu par la Commission européenne, a pour objectif de diffuser à travers des plateformes du Web, les paroles des survivants des actes du terrorisme afin que ces paroles contrent les discours radicaux des adeptes du terrorisme avec un impact fort sur les jeunes en voie de radicalisation.

L’association belge «Save Belgium» agit auprès des parents contre les dérives sectaires et radicales.

Cette volonté de ne pas opposer victime et jeunesse radicalisée est aussi au coeur de l’action de l’association belge Savebelgium présidée par Saliha Ben Ali, mère d’un jeune parti en Syrie et qui multiplie les actions pédagogiques au sein des quartiers pour témoigner et agir contre les dérives sectaires et radicales.

Enfin, la ville de Düsseldorf (Allemagne) agit dans la même volonté de construire du lien social et de renforcer les contacts avec le cycle de formation « Les imams, des ambassadeurs de la démocratie » proposant de mobiliser l’ensemble des citoyens pour prévenir la violence et la radicalisation.

L’art, le rire et la culture au coeur de la prévention

Le rejet du « droit à rire » a été au coeur des actions terroristes en Europe. C’est ce même droit qui est aussi au coeur des actions de prévention où la culture et l’art sont les ciments d’un dialogue et d’un vivre ensemble. Au Burkina Faso, une des sources de prévention des conflits s’appuie sur une expérience originale « la parenté à plaisanterie ». Il s’agita alors de proposer une dispute autour de la question l’engagement djihadiste ou les opinions de chacun s’expose et/ou le groupe pousse la caricature pour convaincre.

La parenté à plaisanterie : au-delà de la pièce de théâtre, un exutoire des conflits sociaux. Unesco/Tahirou MAYAKI dit Atto

Cette pratique ancienne et commune à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest est inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Dans un groupe donné, deux parties s’insultent abondamment tout en comprenant qu’elles sont fortement liées et responsables du bien-être l’une de l’autre. À travers ces insultes verbales publiques à faible enjeu, se dénouent des problèmes et se renforce le traitement non violent des conflits. L’exemple de la Côte d’Ivoire est criant : la prévention met l’accent sur l’éducation interculturelle à travers le renforcement des liens affectifs, ethniques, sociaux utilisant la création et l’art

La tragi-comédie est alors une source évidente et naturelle de cohésion sociale. C’est ce même principe qui est illustré par la troupe de théâtre belge qui monte la pièce Djihad d’Ismaël Saidi, ou par l’action collective d’artistes au soir des attentats.

Isamël Saidi, metteur en scène et acteur de la pièce « Djihad ». Djihad

Moins intellectuelle, mais relativement spontanée et rapidement virale, la réaction à la fois comique et engagée de certains jeunes offre elle aussi un contre-discours avec des vidéos telles que « Marseille répond à Daech » ou « Un africain s’adresse aux terroristes ».

L’ensemble des arts peut alors devenir des leviers de paix. Prendre la parole est un moyen de « dire et se dire » comme dans les ateliers « l’art de s’exprimer » mis en place au Québec par le Centre de Prévention de la radicalisation menant à la violence. Le pays renforce d’ailleurs l’engagement des jeunes tout comme le Canada qui propose une éducation à la citoyenneté à la lutte contre les discours xénophobes et racistes.

Prévenir la radicalisation commence très tôt au sein de la famille, du quartier, de l’institution scolaire et des différentes organisations régissant la vie du jeune. La France, afin de renforcer les bonnes pratiques face à l’extrémisme, doit s’inspirer des très riches formes d’actions existant dans d’autres sociétés également menacées par le terrorisme.