Quand la science économique sauve des vies, conversation avec Alvin Roth, prix Nobel d’économie 2012

Alvin Roth expose ses travaux sur les marchés « répugnants » lors de l'European Meeting de l'ESA (Economic Science Association), le 7 septembre à Dijon. Lessac / BSB

À ceux qui objecteraient que les sciences économiques sont parfois hors-sol, on pourra leur opposer les travaux d’Alvin Roth. Ne vous fiez pas à l’intitulé de « la théorie des allocations stables et la pratique de la conception de marchés » qui lui a valu, avec Lloyd Shapley, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2012. L’économiste américain, professeur à Stanford, a au contraire bâti sa réputation sur son recours à la théorie économique pour tenter de résoudre des problèmes très concrets.

Alvin Roth a ainsi beaucoup travaillé sur les transactions effectuées au sein des marchés dits « répugnants ». On parle de transactions répugnantes lorsque « certaines personnes aimeraient les réaliser alors que d’autres, qui ne sont pas directement concernées par ces transactions, pensent qu’elles ne devraient pas y être autorisées ». Les exemples sont nombreux : viande de cheval, drogues, etc.

Cet éminent spécialiste de l’économie expérimentale a, entre autres, étudié le facteur de répugnance qui freine la rencontre entre l’offre et la demande en matière de transplantations d’organes, dont la vente est jugée répugnante partout (ou presque) dans le monde. Pour contourner ce facteur, Alvin Roth a mis au point un modèle qui permet un meilleur appariement entre donneurs et receveurs de reins. Au bilan, ses travaux ont permis d’augmenter le nombre de transplantations de reins et donc de sauver des vies.

The Conversation France a rencontré Alvin Roth à Dijon, à l’occasion de sa venue à l’European Meeting de l’ESA (Economic Science Association), organisé le 7 septembre dernier par le Lessac (Laboratory for Experimentation in Social Sciences and Behavioral Analysis) de Burgundy School of Business (BSB).


Alvin Roth, comment définiriez-vous un marché répugnant en quelques mots ?

Je ne peux pas donner une définition parfaite, mais quand je parle de transactions répugnantes, je pense à des transactions que certaines personnes aimeraient réaliser alors que d’autres personnes, qui ne sont pas directement concernées par ces transactions, pensent qu’elles ne devraient pas y être autorisées. Un marché répugnant, c’est un marché de transactions répugnantes.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

J’ai évoqué lors de ma conférence de ce matin l’exemple du mariage entre deux personnes de même sexe. Deux personnes souhaiteraient se marier, mais certains pensent qu’elles ne devraient pas être autorisées à le faire. Cette question a beaucoup divisé, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, où 13 états restent réticents à autoriser le mariage entre deux personnes de même sexe… Le même débat peut donc déboucher sur des réponses variées dans les différents pays.

Vous avez étudié les transplantations d’organes, un autre marché répugnant… Vous avez gagné le prix « Nobel » d’économie pour avoir conçu un système qui permet d’augmenter le nombre de transplantations des reins. Le principe est de construire une « chaîne d’échange ». Pouvez-vous nous expliquer brièvement le fonctionnement de ce système et comment il permet de contourner le facteur de répugnance ?

La transplantation n’est pas répugnante en soi. La transplantation peut sauver la vie de quelqu’un qui a une insuffisance rénale par exemple. Ce qui est répugnant, c’est d’acheter un rein. Les reins sont spéciaux. Les gens ont deux reins, et peuvent rester en bonne santé avec un seul. Donc, il y a beaucoup de donneurs vivants, mais la loi exige que ce soit des dons, pas des ventes. C’est la loi partout dans le monde, sauf en Iran. En conséquence, il y a une pénurie d’organes disponibles pour les greffes. Beaucoup de malades meurent avant une éventuelle transplantation parce qu’il n’y a pas assez d’organes pour les personnes qui en ont besoin, même en incluant les organes des donneurs vivants. En effet, si vous aimez quelqu’un suffisamment pour lui donner un rein, cela ne veut pas dire que vous pouvez effectivement le lui donner, puisqu’il doit y avoir une compatibilité entre le donneur et le receveur. La « chaîne d’échange » est donc un moyen de réaliser plus de transplantations en contournant la difficulté de la compatibilité.

Schéma de la « chaîne d’échange » établie par Alvin Roth. Extrait de la présentation « Improved Markets for Doctors, Organ Transplants and School Choice ». Stanford.edu

Imaginons par exemple que vous vouliez donner un rein à votre sœur et que je veuille aussi donner un rein à ma sœur, mais qu’aucun de nous deux ne puisse le faire. Il est en revanche possible que votre sœur puisse recevoir mon rein et ma sœur le vôtre. Dans ce cas, deux transplantations de plus sont réalisables et deux vies potentiellement sauvées. Voilà l’idée sur laquelle reposent mes travaux.

En quoi vos recherches sur les transplantations peuvent-elles être utiles pour comprendre le fonctionnement d’autres marchés répugnants ?

L’un des buts des travaux sur la transplantation rénale était de comprendre ce qui était répugnant et comment nous pourrions avancer vers plus de vies sauvées sans offenser. Dans un échange rénal, personne n’est payé. Personne ne reçoit de l’argent, c’est un rein pour un rein, et cela n’est pas répugnant. Aux États-Unis, nous avons ainsi pu faire modifier la loi fédérale pour préciser que l’échange rénal n’est pas répugnant. La raison pour laquelle les gens n’aiment pas certaines transactions est souvent bien différente de la raison pour laquelle d’autres personnes veulent s’engager dans ces transactions.

Comment contourner cette difficulté ? La réponse est-elle avant tout réglementaire ?

Les marchés ont effectivement besoin d’un appui social pour bien fonctionner, et il en va de même pour les interdictions sur les marchés. Donc, faire des lois contre les marchés ne suffit pas toujours à les faire disparaître, comme nous le montrent par exemple les marchés de la drogue ou de la prostitution. Sur ces marchés, les règles varient selon les pays et même selon les différents états américains. La gestation pour autrui est un autre marché où les règles changent selon l’endroit où l’on se trouve. En France, c’est illégal. En Californie, où j’habite, c’est légal. Le fait qu’il soit illégal en France n’empêche pourtant pas les couples français qui ont besoin des services d’une mère porteuse de les obtenir. En conséquence, certains problèmes apparaissent : par exemple, comment la loi doit-elle considérer les enfants qui devraient avoir la citoyenneté française et des parents français ? Si la loi française est appliquée de manière trop stricte, ils pourraient éventuellement se retrouver sans citoyenneté et sans parents « officiels » ! Cet exemple montre que, si les marchés sont difficiles à démarrer, ils sont également difficiles à arrêter.

Dernière question : quels éclairages les marchés répugnants peuvent-ils apporter sur le fonctionnement des marchés traditionnels et légaux ?

Dans les deux cas, la technologie change les marchés et les opportunités des personnes sur ces marchés. Par exemple, la gestation pour autrui a été rendue possible par l’invention de la fécondation in vitro. Cela vaut également pour les autres marchés. Nous voyons maintenant des marchés financiers où la plupart des métiers sont effectués par ordinateur, ce qui change la nature du marché. Parfois, cela change la nature des règles qui assurent le bon fonctionnement de ces marchés. Je pense donc que les marchés sont un peu comme des organismes vivants, nous devons étudier leurs évolutions. Quand on réfléchit à la façon de bien les faire fonctionner, il faut considérer la manière dont ils peuvent servir au mieux la société. Et cela peut impliquer de changer leurs règles de fonctionnement.