Quand Marcel Proust répond à notre questionnaire sur les cosmétiques

Jacques-Emile Blanche, « Portrait de Marcel Proust », 1892. Sharon Mollerus/Flickr, CC BY

Après avoir charmé des générations d’écrivains et d’anonymes avec son célèbre questionnaire, Marcel Proust nous fait la gentillesse, aujourd’hui, d’inverser les rôles. Pour une fois, ce n’est plus lui, mais nous qui posons les questions.

Pour vous, beauté rime-t-elle avec naturelle ou artificielle ?

Marcel Proust : Plutôt naturelle en mémoire d’un geste familier de ma mère. À la manière de ma grand-mère qui, tout en faisant le tour du jardin, en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, ma mère passait la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis. Plutôt artificielle en mémoire de Mme Swann dont j’admirais le savant maquillage.

Votre produit de douche préféré ?

M. P. : Le gel douche crème Douceurs d’Enfance, Authentique Madeleine. Dop a répondu à mes attentes, me permettant, chaque matin, de me replonger dans ma chère enfance.

Votre shampooing préféré ?

M. P. : Le shampooing ultra-doux au tilleul de Garnier. Je l’utilise sous la douche, toujours en association avec le gel douche Dop. Dans l’instant, je suis projeté dans la chambre de ma tante Léonie et réussis même à l’entendre se plaindre de sa santé délicate.

Votre cosmétique anti-âge préféré ?

M. P. : Aucun. L’obéissance d’un enfant à sa mère est le meilleur anti-âge du monde. Lorsqu’enfant je faisais des comédies avant d’aller dormir, j’avais quelques remords de martyriser ainsi ma mère. _ […] il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un premier cheveu blanc._

Votre fixateur pour cheveux préféré ?

Poupée Marcel. Mediodescocido/Flickr, CC BY

M. P. : Je suis de la génération « brillantine ». Je me souviens d’un domestique de grande maison que je me plaisais à comparer à un guerrier d’Andrea Mantegna tant il semblait étranger à son environnement. _ […] immobile, sculptural, inutile,_ il possédait des mèches de cheveux roux crespelés par la nature, mais collés par la brillantine. Ce cosmétique, formulé le plus souvent à base de vaseline, exerce deux rôles : il fait briller les cheveux (étymologiquement parlant « comme le béryl ») et les discipline.

Votre parfum préféré ?

M. P. : Je vais peut-être vous surprendre, mais c’est celui des asperges. […]Elles jouaient dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en vase de parfum. J’imagine que c’est pour cette raison que l’on dit s’asperger de parfum.

Votre coupe de cheveux préférée ?

M. P. : Celle de Swann évidemment. Sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, je retrouvais le visage familier de celui qui m’obséda longtemps. Cette coiffure, mise à la mode par l’acteur Prosper Bressant, nécessitait des soins attentifs. Elle était obtenue grâce à un léger crêpelage ajouté à la brosse de ses cheveux. Qui dit crêpage de cheveux ne dit pas forcément disputes, mais, à coups sûrs, fer à friser. _ […] il sentit l’odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa brosse_. Ajoutez un cosmétique pour fixer la coiffure et le résultat sera parfait. Swann, très soucieux de sa mise, donnait des indications très précises à son coiffeur, afin que sa brosse ne se dérangeât pas en wagon. J’aimais à imiter Swann à table. Me tirant sur les cheveux et me frottant le nez à sa manière, j’inquiétais alors fortement mon père. Je me souviens très bien que lorsque sa brosse était coupée très court il semblait chauve. J’aurais […] voulu être aussi chauve que Swann. J’aurais voulu être Swann.

Que pensez-vous des teintures capillaires ?

M. P. : Je suis pour, à 100 %. Enfant, […] je regrettai que ma mère ne se teignît pas les cheveux et ne mît pas de rouge aux lèvres comme le faisait Mme Swann pour plaire, non à son mari mais à M. de Charlus.

Que peut-il arriver de pire sur la peau d’une belle femme ?

M. P. : Sans conteste, un bouton. Je crois que vous appelez cela un « spot » actuellement. Je me souviendrais toujours du cas de la duchesse de Guermantes. J’en avais tellement entendu parler que je m’étais fait d’elle une image idéalisée. […] je me la représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre siècle, d’une autre manière que le reste des personnes vivantes. Imaginez ma consternation, lorsque je découvris que la réalité était toute autre. La duchesse était des plus ordinaires. La première fois que je la vis, elle arborait un petit bouton qui s’enflammait au coin du nez […] témoin de son assujettissement aux lois de la vie.

Quelle affection de la peau vivez-vous comme une fatalité ?

M. P. : L’eczéma. Swann en souffrait beaucoup. Il trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu’il éprouvait à ignorer ce que faisait Odette, aussi bien que la part de la recrudescence qu’un climat humide causait à son eczéma […]

Pour terminer…

Vous l’aurez compris la rédaction de ce questionnaire n’a pu être possible que par la lecture assidue de l’ouvrage Du côté de chez Swann. À lire absolument pour les passionnés de cosmétiques… Et les autres.

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