Que vaut vraiment le bitcoin ?

Un collier en chaîne de bitcoins. BTC Keychain/Flickr, CC BY

En 2008, un inconnu du nom de Satoshi Nakamoto publie un livre blanc intitulé « Bitcoin : A Peer-to-peer Electronic Cash System ». Personne ne sait aujourd’hui qui est Satoshi Nakamoto, ni quelle organisation se cache derrière ce pseudonyme, mais peu importe : le système de paiement électronique dont il est question est remarquable à plus d’un titre. Il fonctionne très bien, et ce de manière tout à fait autonome, sans surveillance ni contrôle de qui que ce soit.

Depuis la première transaction du 9 janvier 2009, ce système a pu démontrer sa grande robustesse. Aucun hacker n’a réussi à trouver de failles malgré l’attrait du « système » (la valeur des bitcoins en circulation est en janvier 2017, de 15 milliards de dollars !). Plus de 250 000 transactions sont traitées tous les jours (~3 par seconde) sans aucun incident de paiement ni falsification, sans qu’aucun détournement de quelque sorte que ce soit n’ait pu déstabiliser le système.

À l’origine de la création du bitcoin

En 2008, le monde est frappé par une crise sans précédent. Pour certains, la crise des subprimes est avant tout une crise de confiance. En effet, des fonds de pension ont investi sans le savoir (parce qu’on le leur a caché) une partie de l’épargne de leurs clients (leurs retraites futures) dans des prêts immobiliers octroyés à des emprunteurs insolvables. Ensuite, des institutions financières de renom, dans la solidité desquelles on pouvait avoir a priori confiance, ont fait faillite (Lehman Brothers en septembre 2008), ou ont été sauvées in extremis par le contribuable (AIG, Lloyds, RBS) ou par le secteur privé (Bear Stearns, Merrill Lynch, Fortis).

Bernard Madoff, dont la fraude a été découverte fin 2008, a pu abuser de la confiance de ses clients pendant près de 15 ans en leur faisant croire que les 60 milliards de dollars de leur épargne étaient investis sur les marchés financiers.

Enfin, avec leur quantitative easing (QE), les banques centrales des pays développés ont fait tourner « la planche à billets » pour acheter des titres financiers et en soutenir le prix. Notons qu’une utilisation excessive de la planche à billets peut avoir des conséquences dramatiques. Elle a provoqué l’hyperinflation des années 1920 en Allemagne. Elle a créé des tensions géopolitiques entre la Chine et les pays développés qui l’ont accusée d’avoir artificiellement déprécié le yuan afin que les produits fabriqués en Chine demeurent bon marché.

Une crise de confiance est donc à l’origine du bitcoin : pour certains, qualifiés par d’autres « d’illuminés », il fallait inventer un moyen d’échanger de la valeur sur Internet sans avoir besoin de faire confiance à un tiers, intermédiaire, établissement financier ou banque centrale, et ce de manière totalement sécurisée.

Comment fonctionnent le bitcoin et sa blockchain ?

En pratique, il faut voir le bitcoin comme un jeton électronique que l’on peut transférer par Internet, et il faut voir la blockchain, technologie sur laquelle repose le bitcoin, comme une base de données décentralisée qui enregistre en temps quasi réel « qui a détenu quoi », ou plus exactement « qui a transféré combien de bitcoins à qui ».

L’originalité de cette base de données, qui peut également être appréhendée comme un registre de transactions passées, ou comme un cadastre (ledger), est qu’elle n’est administrée par personne en particulier.

Elle est en fait administrée par tout le monde, ou plus exactement par tous ceux qui veulent bien participer au système. Sa grande force, c’est que sa règle de fonctionnement est transparente (c’est un protocole en open source) et que le système fonctionne sans être surveillé par quiconque. Il n’y a pas besoin d’avoir à faire confiance en ces participants inconnus et potentiellement malveillants qui mettent à jour le registre de transactions. En effet, chaque participant a rationnellement et économiquement intérêt à suivre à la lettre le protocole de fonctionnement de la base de données blockchain (il est rémunéré pour cela… en bitcoins !).

Du flou dans le bitcoin… BTC Keychain/Flickr, CC BY

La blockchain est distribuée, décentralisée : elle est dupliquée et stockée en autant d’exemplaires que d’ordinateurs participants. La défaillance (panne) d’un des ordinateurs n’a aucun impact, car les autres ordinateurs continuent à administrer leur exemplaire du registre des transactions (la blockchain). Chaque exemplaire de la blockchain est synchronisé avec celui des autres participants.

Enfin, la blockchain est infalsifiable : toute modification par un ou plusieurs participants d’une ancienne transaction contenue dans la blockchain entraînerait une incohérence qui serait aussitôt rejetée par les autres participants. En effet, les transactions sont regroupées en blocs de transactions, et les blocs sont « enchaînés » les uns aux autres, à la suite les uns des autres, chaque bloc faisant référence à l’empreinte (appelée également « trace » ou hash) du contenu du bloc précédent.

Le bitcoin et les monnaies

Grâce à la blockchain, des bitcoins peuvent être transférés entre détenteurs. En échange des transferts de bitcoins, leurs détenteurs se livrent des biens ou se rendent des services. On peut donc dire que le bitcoin est une monnaie d’échange, même si la blockchain n’enregistre que les transferts de bitcoins, pas les échanges de biens et de services associés.

C’est une monnaie électronique, une crypto monnaie, qui fonctionne dans un écosystème fermé, en dehors des monnaies traditionnelles que sont l’euro ou le dollar, et en dehors de la surveillance de quiconque : ni gouvernement, ni régulateur, ni autorité de supervision, ni établissement financier, ni banque centrale.

Mais, s’ils le souhaitent, rien n’empêche les détenteurs de bitcoins de les échanger contre… des euros ou des dollars et réciproquement ! Et c’est ce qu’il est effectivement possible de faire aujourd’hui, par exemple sur la plateforme GDAX-Coinbase basée aux États-Unis.

Les déterminants du cours de change

Autant nous sommes habitués aux déterminants du cours du change entre deux monnaies traditionnelles que sont l’euro et le dollar, autant les raisons des fluctuations du cours de change entre le bitcoin et l’euro ont des ressorts nouveaux et originaux.

Par exemple, quand l’économie américaine tourne à plein régime et que l’attrait de ses biens et de ses services pour des agents économiques situés en zone euro augmente, le dollar se renforce, car davantage d’achats de dollars contre euros sont nécessaires pour l’acquisition de ces biens et services. Même chose quand davantage d’entreprises européennes veulent faire des acquisitions d’entreprises américaines pour profiter de la croissance de l’économie américaine : elles doivent d’abord acheter des dollars contre euros. Même résultat quand la banque centrale européenne BCE fait tourner la planche à billets en euros : davantage d’euros en circulation réduisent leur valeur, et le dollar s’apprécie alors naturellement contre l’euro.

On voit donc que la valeur d’une monnaie traditionnelle dépend essentiellement de la force de son économie et de la politique monétaire de sa banque centrale.

Le cours de change du bitcoin

Comment expliquer les fluctuations du cours de change du bitcoin contre euro ou contre dollar ? Quels sont les déterminants de l’offre et de la demande de bitcoins ?

Concernant l’offre, c’est-à-dire le nombre de bitcoins en circulation, celle-ci est connue et certaine (car décrite en clair dans le protocole du bitcoin de manière immuable), et plafonnée. En effet, il est spécifié dans le protocole que la rémunération en bitcoins des participants pour chaque bloc de transactions validé (ce n’est qu’ainsi que de nouveaux bitcoins sont créés) est divisée par deux tous les quatre ans, de sorte que l’encours total de bitcoins en circulation ne dépassera jamais 21 millions, aux alentours de l’an 2140.

Alors que l’encours d’une monnaie traditionnelle dépend de la politique monétaire de sa banque centrale et a naturellement tendance à croître (par exemple, la banque centrale adapte l’encours de la monnaie à la démographie), l’encours de bitcoins croît de plus en plus lentement à un rythme connu de tous, et est plafonné.

Pour comprendre la demande, il faut nous interroger sur les motivations de celui qui achète des bitcoins. Posséder des bitcoins permet d’échanger des biens et services tout en échappant à la surveillance de quelque autorité que ce soit. La blockchain du bitcoin est transparente (toutes les transactions passées stockées dans la blockchain sont lisibles en clair) mais les identités des destinataires et émetteurs des transferts de bitcoins sont inconnues (pseudonymes).

Selon les pays, les transactions en bitcoins sont sujettes à la TVA, et aux impôts sur le revenu et sur les plus values, mais la force exécutoire des états est nulle face à cet écosystème bitcoin où les identités sont inconnues.

L’évasion fiscale est donc hélas l’une des premières raisons de la demande en bitcoins. Des états ont essayé de contourner l’impossibilité de forcer la taxation de transactions en bitcoins en tentant de taxer les échanges entre les monnaies traditionnelles et le bitcoin. Ce fût le cas par exemple de la Suède mais, en octobre 2015, la Cour de Justice européenne a considéré que le bitcoin était une monnaie au même titre que le dollar et que donc les achats de bitcoins ne pouvaient pas, tout comme les achats de dollars, être soumis à la TVA. C’est également le cas du gouvernement américain qui fait pression depuis fin 2016 sur Coinbase, l’une des principales plateformes d’échange de bitcoins contre monnaies traditionnelles, pour divulguer les transactions de ses clients.

Le blanchiment d’argent (et le financement du terrorisme ?) peut être une autre raison préoccupante de la demande en bitcoins.

Enfin, certains attachent au bitcoin un statut de valeur refuge, comme en témoigne la forte appréciation du bitcoin en 2013 lors de la crise du système bancaire à Chypre, car ils estiment que l’or peut toujours être confisqué…

La volatilité du cours de change du bitcoin

Sans banque centrale pour en réguler le cours, sujet à une offre déterminée et à une demande fluctuante, il n’est pas étonnant que le cours de change du bitcoin contre monnaies traditionnelles soit volatile. Investir en bitcoins revêt un caractère hautement spéculatif.

BTC/USD – Cours de change du bitcoin en dollar. (moyenne des cours pratiqués sur différentes plateformes d’échanges). blockchain.info

Le bitcoin a-t-il un avenir ?

S’il est clair que la technologie blockchain (registre décentralisé et infalsifiable) sur laquelle est basée le bitcoin a un avenir prometteur (de nombreuses applications existent déjà ou sont sur le point de naître), la question mérite d’être posée pour le bitcoin lui-même.

En France, les autorités (Banque de France, ACPR) ont beau alerter la population sur les risques liés à son utilisation (volatilité du cours de change, aucune protection en cas de perte ou de fraude, aucune garantie de l’acceptation du bitcoin comme monnaie d’échange), la demande en bitcoin est toujours là, comme en témoigne l’augmentation soutenue, certes volatile, de sa valeur en dollars.

Alors, quel avenir pour le bitcoin ? Tout dépend de la volonté des états. S’ils parviennent à imposer la transparence des transactions de change entre le bitcoin et les monnaies traditionnelles, alors l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent seront plus difficiles, et l’attrait du bitcoin diminuera car il serait relégué à un système de troc isolé. Mais tout dépend également de la coordination entre états…


LE BITCOIN, FUTURE MONNAIE UNIQUE ? Le 27 février de 17h à 19h l'Institut Louis Bachelier organise à Paris une conférence sur ce thème ; lieu de la conférence : Institut Louis Bachelier 28 Place de la Bourse, Paris, 75002 France.

. BTC Keychain/Flickr, CC BY