(Re)lire André Gorz, le père de l’écologie politique française

André Gorz et son épouse Dorine. La Découverte

Il y a dix ans, le 22 septembre 2007, Gérard Horst et son épouse Dorine se donnaient la mort dans leur maison de Vosnon, près de Troyes, mettant ainsi un terme aux souffrances chroniques de Dorine.

C’est toutefois sous d’autres noms que cet intellectuel, militant et journaliste s’est fait connaître d’un public, de plus en plus large au fil des ans. Les lecteurs le découvrent d’abord sous le pseudonyme d’André Gorz en 1958, dans un récit autobiographique de facture très existentialiste : Le Traître.

Les lecteurs du Nouvel Observateur le connaîtront quant à eux un peu plus tard sous le nom de Michel Bosquet, avec lequel il signe ses articles et les quelques livres qui rassemblent les plus importants d’entre eux, comme Critique du capitalisme quotidien (1973) ou Écologie et liberté (1977). Pour ce sartrien qui s’est toujours joué des identités, nationales ou autres, qui refusait toute forme d’assignation, le jeu sur les noms et autres pseudonymes était essentiel.

Un parcours atypique

André Gorz était connu d’un cercle d’initiés, qui s’était considérablement élargi à partir des années 1980 avec la parution d’une série de textes importants sur les mutations du capitalisme contemporain. Ses Adieux au prolétariat avaient fait grand bruit à leur parution en 1980 et marqué de nombreux militants, tout comme les titres qui les avaient suivis : Les Chemins du paradis (1983), Métamorphoses du travail (1988), puis Capitalisme, socialisme, écologie (1991) et Misères du présent, richesse du possible (1997). Il a été dans ces années une source d’inspiration importante pour des pans entiers de la gauche européenne et américaine, peut-être même davantage hors de France que dans son pays d’accueil.

La carrière intellectuelle de Gorz n’a pas commencé en 1980. Celui qui s’appelle alors Gerhart Hirsch naît à Vienne en 1923 (inquiet de la montée de l’antisémitisme en Autriche, son père se convertira au catholicisme et changera son nom en Horst en 1930). Ses parents le mettent à l’abri en Suisse dès 1939, où il poursuivra sa scolarité au Lyceum alpinum de Zuoz, en Engadine. Il vit ensuite à Lausanne de 1941 à 1949. C’est là qu’il rencontre sa femme Dorine, une Anglaise, avec laquelle il va vivre pendant près de 60 ans. Il y côtoie aussi plusieurs figures comme Freddy Buache.

À partir de 1949, celui qui deviendra plus tard André Gorz s’installe avec sa femme à Paris. Débute alors une double activité de journaliste, dans divers titres mais surtout au Nouvel Observateur, à la création duquel il participe en 1964, et d’intellectuel engagé, qui se concrétise notamment par ses contributions aux Temps modernes.

Il y a d’abord Le Traître, accompagné d’une préface très élogieuse de Sartre, puis La Morale de l’histoire en 1959. Les textes des années 1960, notamment Stratégie ouvrière et néocapitalisme et Le Socialisme difficile, témoignent de préoccupations plus directement liées à l’actualité politique et économique.

Gorz y développe en particulier ses idées sur l’autogestion ouvrière, et s’intéresse un temps à l’expérience yougoslave. Il se place alors dans une perspective marxiste, certes hétérodoxe par rapport aux analyses des partis communistes de l’époque, mais qui ne rompt pas avec cette tradition. Abandonnera-t-il d’ailleurs jamais le marxisme ? C’est une interrogation qui demeure ouverte, car, malgré ses évolutions, il puisera jusqu’à ses derniers ouvrages dans l’œuvre de Marx pour interpréter le monde contemporain.

Comme Willy Gianinazzi le note très bien dans la biographie qu’il a consacrée à André Gorz, l’originalité de ce dernier aura été de toujours se tenir entre deux positions également présentes dans la gauche non communiste : la perspective autogestionnaire de se libérer dans le travail et la critique de l’industrialisme visant à se libérer du travail. Par son attention à la fois aux mutations du syndicalisme et aux nouveaux mouvements sociaux, contestataires et contre-culturels (jusqu’à ses travaux sur les hackers au début des années 2000), André Gorz s’est en effet situé à la jointure de ces combats et des réflexions qui les ont accompagnés.

Penseur de l’écologie

Et puis il y a l’écologie, à laquelle le nom de Gorz est attaché dès les années 1970. C’est dans Le Nouvel Observateur qu’il signe ses premiers articles consacrés à la question de l’environnement, lesquels seront ensuite repris dans un premier recueil aux éditions Galilée, Écologie et politique (1975). Cette réflexion couvre ensuite toute la fin de sa carrière, jusqu’au volume posthume paru en 2008, Écologica, dont il avait décidé du contenu peu avant sa mort.

C’est la rencontre avec les textes puis la personne d’Ivan Illich – chez qui il passe un mois dans son centre de recherche au Mexique en 1974 – qui fait prendre à ses réflexions sur la question une nouvelle dimension. André Gorz deviendra alors l’un des principaux représentants d’une écologie démocratique et anticapitaliste, mais aussi une écologie arcadienne, orientée vers l’émancipation, l’autonomie et le bien-être, peu soucieuse de nature ou de scientificité (la question climatique ne l’intéressait pas). La revue EcoRev l’associera à ses travaux ; c’est à elle qu’il accordera son tout dernier entretien, paru en 2007.

Gorz n’a pas seulement été un théoricien dont l’œuvre continue à inspirer de nombreux chercheurs, et un théoricien nullement dogmatique, sachant épouser les sinuosités du réel, mais encore un écrivain. Il a commencé son parcours d’auteur avec un roman de tonalité sartrienne, jamais publié, et l’a achevé avec la Lettre à D (2006), hissant le chef d’œuvre de son existence à deux à la hauteur de la grande littérature et de la légende.