Réduire la fracture numérique : le rôle de l’école

Désormais même les bons points sont sur smartphone. Florian David/AFP

La notion de fracture numérique est généralement approchée de trois manières : géographique, sociale ou générationnelle. Elle renvoie alors à des différences entre populations du Sud ou du Nord ; ruraux ou urbains ; CSP- ou CSP+ ; vieux ou jeunes.

Si ces catégories sont opérantes pour approcher la notion de fracture numérique à l’école, ce sont trois autres éléments que nous souhaitons pointer ici : les volontés politiques émanent des tutelles (départements, régions, gouvernement, Europe), les stratégies qui viennent des établissements et les intentions éducatives des pédagogues.

Car ce sont ces trois leviers qu’il convient d’activer pour approcher la problématique des inégalités dans les pratiques numériques, dans l’accès au matériel et dans l’acquisition d’une culture numérique.

Apprendre en utilisant des outils technologiques chez soi et à l’école

Sur la question des compétences numériques, on dit souvent que la fracture vient du fossé qu’il y a entre les pratiques domestiques et les pratiques scolaires.

Les individus les mieux équipés et les plus sensibilisés à l’usage des technologies domestiques (correspondances par emails ou via les réseaux sociaux ; recherche d’informations en ligne) seraient les plus agiles à l’école lorsqu’il s’agit d’utiliser les ordinateurs. Leur maîtrise dépasserait même, dans la plupart des cas, celle des enseignants.

On observe alors une double rupture. D’abord avec les élèves décrocheurs qui sont moins familiers du numérique parce que moins équipés ou évoluant dans des milieux moins technophiles. Ensuite avec les équipes pédagogiques plus âgées ou, là encore, moins intéressées par l’outil informatique.

Comment l’école doit-elle alors remplir sa mission éducative de façon harmonieuse en favorisant l’homogénéisation, le nivellement et l’élévation dans l’apprentissage des savoirs numériques ? L’émergence récente de nouvelles pédagogies dites innovantes nous permet de répondre à cette question.

Il importe, d’abord, de mettre en place des activités numériques de groupe dans la classe ; l’outil informatique peut ensuite remplir une mission d’auxiliaire pédagogique et aider l’enseignant à adapter ses cours pour faire travailler ensemble les bons élèves et les élèves décrocheurs.

Il importe, enfin, de favoriser le renforcement des compétences à domicile à partir de la consultation de ressources multimédias. Ici, l’objectif est de faire progresser l’apprenant en autonomie après la classe.

Apprendre à manipuler les technologies

Soutenir la mise en place de programmes pédagogiques autour du numérique pose la question des équipements dans la classe et à la maison.

Si les taux restent faibles et le matériel souvent obsolète, il est rare aujourd’hui de trouver des établissements qui ne bénéficient pas d’un équipement minimal : centre de documentation numérisé ou salle informatique.

D’autres établissements sont plus en avance et investissent dans des tablettes ou des tableaux numériques. On mentionnera également les politiques publiques tournées vers la mise à disposition d’un ordinateur par élève ou des politiques d’établissements tournées vers la stratégie du bring your own device consistant à promouvoir l’achat et l’usage d’un ordinateur personnel sur toute la durée de ses études.

L’accès à ces équipements doit favoriser la manipulation concrète des technologies dans le cadre des apprentissages. Ces manipulations concernent l’ordinateur et la tablette aussi bien que le traitement de texte et Internet.

Autant de savoir-faire qui sont indispensables pour évoluer dans la société actuelle. En effet, nous passons plus de temps à écrire avec un clavier plutôt qu’avec un stylo, nous cherchons des informations en ligne plutôt que dans une encyclopédie.

Il y a également de nouveaux enjeux liés à la manipulation technologique qui ouvrent à de nouvelles compétences et de nouveaux métiers (développeur de sites, ingénieur pédagogique ou designer numérique).

L’école doit donc encadrer l’apprentissage du code informatique, le décryptage des images (dont il y a une recrudescence manifeste depuis l’avènement du numérique et d’Internet) ou les pratiques « makers » (impression 3D, montage électronique).

Elle se doit également d’interroger le rapport genré que l’on entretient à la technologie, les filles étant encore largement mises à l’écart de ces pratiques et de ces métiers.

Faire ses humanités… numériques

De la même manière qu’on faisait autrefois ses humanités, il importe aujourd’hui de faire ses humanités numériques.

Au Moyen-Âge, on accédait aux fondements de la langue et de la culture par l’exploration des textes majeurs en grec et en latin. Puis de nouveaux éléments sont apparus comme fondamentaux : la maîtrise des mathématiques, de l’histoire ou de la biologie.

De nos jours, il importe d’avoir une culture numérique qui passe par la maîtrise concrète des outils. Mais il importe aussi d’avoir un rapport critique à ce que ces outils nous permettent de faire. Et c’est l’école, elle seule, qui peut encadrer ces apprentissages.

Chercher, partager, créer ou produire avec les technologies du numérique sont autant d’actions que l’on peut accomplir chez soi, de manière autonome. Mais la découverte du numérique sera alors semblable à la lecture dilettante d’un grand texte de la littérature ou l’exploration autodidacte d’un théorème mathématique.

L’école, à laquelle il revient de remplir cette fonction sociale d’élévation, d’encadrement et de guidage des esprits doit donc prendre à bras-le-corps la question numérique.

L’école se doit également de donner la même chance à tous dans l’accès aux technologies et donc aux métiers du futur qui, selon toute vraisemblable, nécessiteront toujours plus la maîtrise du numérique.

Elle a donc une mission de réduction des inégalités individuelles, dans tous les corps sociaux et sur tous les territoires. Et seules des politiques publiques d’envergure, ainsi que des volontés institutionnelles et individuelles le permettront.

Car c’est dans la permanence et dans la promotion d’un corps social unifié que les fractures s’estompent pour finalement disparaître.

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