Réfugiés : en finir avec la marche forcée

Fresque murale rue Ordener. Jeanne Menjoulet / Flickr, CC BY
Barrières Croix Saint André.

« Vous ne pouvez pas rester là. » Parole de policier, carabine à la main. « Là », c’est une barrière type Croix-de-Saint-André, place de La Chapelle. On a condamné l’enlèvement abrupt de bancs publics dans ce quartier où se concentrent actuellement des gens pris dans les pièges de la migration contemporaine.

On ne savait pas encore qu’on allait très vite regretter les Saint-André, de moins en moins nombreux aussi : car on peut s’asseoir dessus, périlleusement c’est vrai, mais mieux que sur les « potelets » à tête ronde dont on ne sait pas quoi faire, sauf les maquiller de drôles de visages pour qu’ils se fondent dans les mœurs d’une ville qui se veut hybride, smart, fluide… emblématique d’un XXIe siècle décomplexé.

Une cour de prison à l’air libre ?

Ils ne peuvent pas rester là. Donc ils circulent. Les rues du nord-est parisien, et plus particulièrement les quartiers limitrophes du centre dit « humanitaire » à Porte de La Chapelle, connaissent une nouvelle forme de marche, incessante, circulaire, un peu traînante. Pas si nouvelle, peut-être. On la pratique dans la cour de « promenade » des prisons, et dans les hôpitaux psychiatriques aussi. Insolite toutefois dans l’espace public des rues parisiennes. Autant dire qu’on fait actuellement de ce quartier une prison à l’air libre.

Cette situation correspond à ce que le philosophe Michel Foucault disait du système pénitencier, à savoir qu’il tire sa légitimité autant de son succès que de son échec à réduire la violence. On est face aujourd’hui à une même dynamique où le dysfonctionnement des structures d’accueil des demandeurs d’asile cautionne les pratiques unilatérales des pouvoirs publics.

Plus ça tourne mal, et plus une démarche autoritaire gagne en légitimité. Sauf à reconnaître cette distorsion pour ce qu’elle est, et, derrière elle, la désolante réalité que la posture d’un État protecteur, et d’une Ville refuge, fabrique l’illégalité qui voue certains à une ronde lassante et sans sortie, et d’autres à côtoyer les effets intolérables du mur de la citoyenneté européenne contre lequel tant de personnes se heurtent et se détruisent.

Porte de la Chapelle, mai 2017. Anna-Louise Milne, CC BY

Une collection de systèmes d’exceptions

La perspective d’un système plus directif, actuellement prôné, selon lequel on répartit les demandeurs d’asile en France, voire en Europe en fonction de quotas, peut sembler une manière de sortir de cet engrenage. Une solution de ce genre a fait couler beaucoup d’encre après 1933 et jusqu’en 1940, surtout à la Société des Nations où la notion de « burden sharing » (répartition du fardeau) a été longuement débattue.

Mais rien de tel n’a été fait. On n’a pas trouvé mieux que de glisser inexorablement vers des situations d’exception de plus en plus pénalisantes : perte de droit au travail, obligation de se faire enregistrer, camps…

Fera-t-on mieux aujourd’hui ? Deux tendances se dessinent, et on pourrait croire qu’il s’agit là d’une vraie alternative. Mais à l’heure où les déportations en direction d’Afghanistan, inconnues en France depuis 2009, recommencent, il s’agit de voir qu’entre l’approche « humaine et digne » que la Maire de Paris appelle de ses vœux et celle du ministre de l’Intérieur qui préconise « une meilleure utilisation des centres de rétention », on a affaire à deux faces d’une même politique qui ne veut prendre la mesure ni des besoins ni des possibilités. Et dont les conséquences – voire les objectifs – sont de rendre aussi invisibles et précaires que possible des gens qui ne connaissent le monde, trop souvent, que sous un jour affreusement inhospitalier.

Porte de la Chapelle, mai 2017. Anna-Louise Milne, CC BY

« Efficacité » et fabrique de la clandestinité

La recherche de l’efficacité n’est pas la même chose que de faire preuve d’hospitalité. Et quelle que soit sa forme – répartir le « problème », accélérer les processus, imposer des quotas – risque fort, comme le fiasco de « la bulle » à Porte de La Chapelle nous le montre, d’entraîner des modalités toujours plus restrictives pour demander l’asile. Ces restrictions auront pour effet de produire de plus en plus de clandestinité dans et aux marges de l’Europe. C’est-à-dire de plus en plus de personnes qui sont prisonnières de leur propre mobilité.

Une grande partie des jeunes qui passent la journée de perche en perche dans les quartiers où ils trouvent un minimum de soutien et d’amitié pour remplir les longues heures d’inactivité imposée, sont sur la voie d’une vie sans papiers, invisibles à l’égard de l’administration.

S’ils ne sont pas encore déboutés de l’asile, ils sont sous la procédure de Dublin III, suspendus à des décisions de reconduite dans un autre pays européen. Quitteront-ils pour autant la France ? Peut-être, pendant un temps, parfois dans certains cas à la fin d’un long et coûteux processus administratif et policier, avant d’être débarqué de l’avion à la dernière minute soutenu par des gens partant en vacances qui ignoraient peut-être tout des déportations jusque-là, comme c’est arrivé le 23 juin à Roissy-Charles de Gaulle.

Mais sauf à nouer des rapports d’amitié, à tisser des liens d’être humain à être humain, on ne le saura jamais. Par définition. Dans sa réponse à un collectif de soutiens aux exilé(e)s, l’ancien ministère de l’Intérieur et l’ex-Maire du XVIIIe arrondissement de Paris, Daniel Vaillant, le reconnaît implicitement : « les clandestins illégaux ou sans démarche n’ont pas à rester sur le territoire national ». C’est ce que les rhétoriciens appellent une litote.

Les réfugiés et les « autres »…

La fabrique de la clandestinité, face cachée de la politique de l’asile depuis longtemps, a deux conséquences majeures mais parfois sous-estimées. L’une est une confusion déconcertante dans les catégories telles qu’on les entend souvent et de manière très flagrante récemment dans la polémique sur le « trop-plein » d’hommes autour du carrefour La Chapelle : il y aurait, d’un côté, les demandeurs d’asile, et de l’autre, les petits trafiquants, ou vendeurs à la sauvette, selon le terme qu’on décide d’employer.

Le problème, ce sont les autres, pas les réfugiés, dit Élisabeth Badinter dans son cri de cœur contre « l’impossibilité » de porter une jupe dans certains quartiers… Or quelle que soit sa condition d’« autre », et même en costume cravate, un homme ou une femme vivant dans l’illégalité est vulnérable. Et le discours humanitaire sur la situation des réfugiés, dont Emmanuel Macron et Anne Hidalgo se font les défenseurs, n’est qu’une face d’une politique qui génère de plus en plus d’exclusion.

Migrants – #BACKTOTHESTREET – Louis Blanc, Paris 10ᵉ. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY

Nouvelle solidarité citoyenne dans un monde mobile

L’autre conséquence doit nous galvaniser là où la première peut-être nous désarçonne. Elle est, en tout cas, pleinement à l’œuvre dans les actions de solidarité et d’activisme au niveau des quartiers. Car cette solidarité dépasse de loin les distinctions qui font de certain(e)s des cas jugés légitimes et d’autres des personnes d’intention douteuse, voire nuisible.

L’action associative agit non pas en fonction d’un droit abstrait mais selon des expériences de partage de l’espace. La question posée et résolue tous les jours n’est pas celle de la légitimité mais celle de la possibilité, et c’est par ce biais-là que doit se bâtir une nouvelle conception de la citoyenneté.

On ne dira jamais assez sans doute l’étendue des possibilités trouvées et inventées pour pallier les carences de l’État. Mais l’enjeu demeure, pour tous ceux qui veulent vivre dans une société d’accueil et d’ouverture, de faire des échecs des pouvoirs publics, non pas des pompes d’extraction de l’énergie de la société civile, mais les nouveaux espaces où vont se définir les formes d’inclusion de l’avenir. Il s’agit de construire la citoyenneté au XXIe siècle à l’horizon d’un monde mobile et non pas dans « le cadre », pour employer le mot fétiche du nouveau Président, d’une Europe fermée sur elle-même.