Rester ou partir, la longévité comme renoncement au politique

Photo de famille du G7, en juin 2015. Metropolico.org/Flickr, CC BY-SA

Ils sont nombreux à considérer Angela Merkel, la présidente de la CDU, comme « le maillon fort » de l’Europe, la nouvelle tête de gondole de la démocratie et du monde libre. Sa longévité et la stabilité de sa majorité, ainsi que sa popularité sont mises en avant pour expliquer la prouesse de la chancelière, dernier rempart face à la barbarie. Dans l’édition du 5 décembre 2016 de The Conversation France, Jérôme Vaillant revient ainsi sur la candidature d’Angela Merkel à sa propre succession pour comprendre les tenants et les aboutissants de sa candidature, mais sans jamais poser la question de savoir pourquoi la chancelière ne choisit pas de partir.

Dans le même temps, François Hollande décide de ne pas se représenter. Il n’est pas le seul à prendre cette décision. Le chef du gouvernement néo-zélandais a démissionné alors qu’il était assuré d’être réélu. Or ces deux gestes sont jugés sévèrement par une partie des médias qui considèrent la continuité, la longévité, la stabilité comme des ingrédients de la réussite et de la bonne tenue d’un pays.

Pourtant, l’essence de la démocratie appelle à des alternances, à des conflits politiques, idéologiques, méthodologiques, etc., sans que cela devienne une obligation. Les électeurs peuvent opter pour la continuité et c’est ce qu’ils font en réélisant leurs dirigeants.

Le cas néo-zélandais, un retrait compréhensible

Un article du Monde sur la démission-surprise du chef de gouvernement néo-zélandais n’hésite pas à comparer, dans un rapprochement hasardeux, cet événement avec un « tremblement de terre », considérant que la décision de John Key est une véritable catastrophe, que sa non-candidature est « incompréhensible ». Or, à l’écoute du discours de retrait du chef du gouvernement, plusieurs points montrent bien en quoi ce geste est réfléchi et stratégique. Loin de marquer une rupture, sa retraite politique est, d’une certaine façon, une marque de continuité.

Il quitte le pouvoir en expliquant son amour pour sa famille.

« Ces dernières années, j’ai donné tout ce que je pouvais pour ce travail et ce pays que j’aime. Cela m’a obligé, moi et ma famille, à faire des sacrifices ». (« Throughout these years I have given everything I could to this job that I cherish, and this country that I love. All of this has come at quite some sacrifice for the people who are dearest to me – my family »).

Rapidement, John Key revient à une argumentation politique. Tout d’abord, il estime que l’alternance interne, la rotation des positions au sein d’un parti est une bonne chose pour cette organisation, donnant à chacun la possibilité d’apporter ce qu’il a à offrir à sa formation. C’est la marque d’une croyance dans l’action collective.

« Je pense aussi que le changement de personnel politique, pour de bonnes raisons et dans de bonnes conditions, est une bonne chose pour un parti politique. Inévitablement, ils amèneront leurs personnalités, leurs touches personnelles et leurs priorités dans l’exercice de leur mission ». (« I also believe that leadership change, for the right reasons and handled well, is good for a political party. […] Inevitably they will bring their own personality, emphasis and priorities to the role »)

Longévité politique ou longévité des idées

Quitter la vie politique n’est pas une chose facile, cela l’est encore moins quand un leader dispose encore d’un potentiel important. Il est en effet plus simple, pour un dirigeant, de partir lorsque les électeurs le rejettent, lorsqu’ils expriment une forme de lassitude vis-à-vis du pouvoir et de son travail. Les départs de Lionel Jospin, de Tony Blair, de Silvio Berlusconi ont été imposés par la conjoncture politique, et ils se sont soldés par la déroute de leurs partis respectifs.

Partir au moment où sa cote de popularité est élevée donne la capacité à sa formation de pérenniser la ligne politique mise en place. Tout d’abord le candidat qui se retire peut faire campagne pour aider son successeur et peut influencer la ligne politique de son parti et donc du territoire dans lequel il s’inscrit. À la longévité politique d’un individu, il est parfois préférable de penser à la longévité politique de ses idées et de son parti.

Car, au final, le temps politique se mesure de différentes manières et la plupart des articles publiés dans les médias sur la candidature d’Angela Merkel ne traitent que de sa longévité personnelle mais très peu des idées qu’elle porte, de ce qu’elle incarne et des oppositions qui naissent à son encontre – que ce soit sur un plan personnel ou institutionnel.

Le révélateur d’un vide politique

Si Angela Merkel reste, c’est qu’elle arrive à maintenir vivante la coalition réunissant trois partis (CSU-CDU-SPD). Or celle-ci ne porte pas de projet, elle est le fruit d’une conjoncture politique et partisane dans laquelle la gauche gouvernementale s’étouffe suite au départ de Gerhard Schröder, et dans l’impossibilité de lui trouver un successeur.

La personnalité d’Angela Merkel comme rempart au populisme et comme leader d’une Europe diminuée par de nombreuses dissensions donne de l’aplomb à sa candidature, comme le montre Jérôme Vaillant dans son article. Pour autant, il est tout aussi important de noter que la montée des partis populistes et anti-establishment se nourrit de la longévité politique des chefs de file de partis gouvernementaux. L’image d’une Allemagne dominée par l’alliance de deux ou trois partis dont les divergences s’estompent au moment de répartir les postes et les porte-feuilles ne peut qu’aggraver la dépolitisation d’une partie de la population qui se sent dupée par ces manœuvres.

Le couple franco-allemand en juin 2014. Francediplomatie/Flickr, CC BY-NC-SA

Une coalition permanente des partis hétéroclites, qui occupent l’espace politique de la gauche gouvernementale à la droite gouvernementale produit une frontière permanente non plus entre la droite et la gauche, mais entre les populistes considérés comme (outsiders) et les partis gouvernementaux quels qu’ils soient (insiders). Ce phénomène est le terreau de Die Linke mais aussi et surtout de Pegida.

Un révélateur du dépérissement du politique

Pour se maintenir au pouvoir, il faut savoir trouver un équilibre constant entre les différentes forces qui nous influencent. Le politique est alors dans une situation où il pioche à droite et à gauche afin de ne pas sombrer et de ne pas provoquer d’oppositions trop fortes. Mais à ce jeu, il arrive potentiellement un moment de frustration, de désidéologisation politique qui entraîne une personnification dont l’issue peut être catastrophique. Sans concurrent politique, avec le SPD en guise d’épouvantail, le système Merkel ne peut connaître qu’une fin tragique.

Enfin, ce qui est le plus étonnant en lisant les articles des médias, c’est l’absence de questionnement sur le rôle et la place de la chancelière dans le désenchantement politique et dans les difficultés que connaît l’Europe. Pourtant, la corrélation entre les crises à répétition au sein de l’UE et son mandat est criante. Merkel a-t-elle sauvé l’Europe en gardant la Grèce à bord ou a-t-elle uniquement protégé les finances allemandes ? A-t-elle proposé un véritable projet européen ou réagit-elle aux multiples maux qui nous touchent ? A-t-elle préparé l’avenir ou nourrit-elle une ambition personnelle et nationaliste ? Dans quel état sera la démocratie allemande et européenne à la fin de son règne ?

Et pour renverser le mot de Thomas Hofnung dans la newsletter du 5 décembre de The Conversation France, intitulé « Angela Merkel, le maillon fort de l’Europe », la chancelière ne serait-elle pas en fin de compte son point faible ?