Retour sur le terrain : quand le chercheur navigue entre intuition, menaces et empathie

Explosion sur le site de la plus grande raffinerie du pays, Amuay, en août 2012. Un sujet sensible à traiter pour les chercheurs. Leo Ramirez/AFP

Cet article est publié dans le cadre de la deuxième édition du Festival des idées, qui a pour thème « L’amour du risque ». L’événement, organisé par USPC, se tient du 14 au 18 novembre 2017. The Conversation France est partenaire de la journée du 16 novembre intitulée « La journée du risque » qui se déroule à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).


Travailler comme anthropologue au Venezuela sur les situations extrêmes et les processus de subjectivation, c’est-à-dire l’analyse de phénomènes à travers le regard des sujets qui les font ou les subissent, pose des enjeux à la fois méthodologiques et sécuritaires, surtout quand on est originaire du pays en question. Ce qui est mon cas.

Mes travaux s’inscrivent sur le terrain latino-américain et se déploient notamment dans le champ des catastrophes, analysant par exemple les modes de protestations qui en découlent et les reconfigurations historiques qui les suivent. Je suis à présent engagée dans une réflexion portant sur la rancœur et les doléances qui s’expriment en situation de post-catastrophe ou de désagrégations sociales. Mon travail s’inscrit dans un projet d’anthropologie des sentiments politiques dans lesquels rancœur et griefs exprimés sont analysés comme des émotions politiques.

Une question m’intéresse particulièrement concernant la société vénézuélienne, celle du sens de la compassion humanitaire de la « révolution bolivarienne » du président Hugo Chavez (1999-2013) (que j’ai traité dans Le chavisme, un militarisme compassionnel, éditions Maison sciences de l’Homme, 2014). Mes travaux s’inscrivent aussi dans une perspective d’analyse des conditions d’extrême assujettissement de certains individus ou groupes, d’invisibilité sociale et d’anéantissement où se jouent les demandes de justice et les émotions politiques telles que la compassion. J’ai par exemple traité en profondeur le cas de Franklin Brito, gréviste de la faim, mort en 2010.

Franklin Brito, agriculteur, a fait plusieurs grèves de la faim entre 2004 et 2010, pour protester d’accaparement des terres paysannes au Venezuela. Il est décédé le 30 août 2010 d’épuisement. Paula Vasquez, Author provided

Pressions politiques en France

J’ai commencé mon travail de thèse doctorale en France au moment où le président Hugo Chavez est arrivé à la présidence du Venezuela en 1998. Mon dernier ouvrage a été publié quelques mois après sa mort, en 2013. D’une certaine manière, toute ma carrière a été ainsi marquée par ce moment historique et par le processus révolutionnaire chaviste.

Or, le gouvernement vénézuélien et la polarisation politique ont fait de ce pays une sorte de terrain miné pour les chercheurs. À plusieurs reprises, j’ai subi des pressions et ai dû utiliser des stratégies différentes pour éviter des risques trop sévères, et contourner des menaces, souvent à peine voilées, contre moi ou ma famille.

Le fait de vivre en France ne change rien. Ainsi, l’ambassade vénézuélienne a fait savoir à un fonctionnaire français, organisateur d’une audition d’experts au Quai d’Orsay sur la crise vénézuélienne en 2015 – à laquelle j’avais été conviée – que l’ambassadeur n’était « vraiment pas content » de mon travail. Dans la lettre, à laquelle je n’ai pas eu accès, j’aurais été traitée de traître participant à un travail de déstabilisation du gouvernement.

Ce type de pression diplomatique s’est accompagné d’autres manifestations disons plus « intellectuelles » : des lettres m’ont été systématiquement adressées ainsi qu’à mon laboratoire, et nous avons du faire face à des processus de diffamation systématique de la part de groupes politiques, des militants qui soutiennent le gouvernement « chaviste » vénézuélien. Mais ces menaces relèvent, pour moi, de la sphère médiatique. C’est la conséquence directe de ma participation dans les médias, car certains journalistes m’ont attribué le rôle de spécialiste du Venezuela et me sollicitent régulièrement lorsque le pays fait l’actualité.

Le terrain, lieu de tous les risques

Cependant, le terrain et mon accès à celui-ci restent ma plus grande source d’inquiétude. C’est là où je prends des risques. Mes parents vivent toujours sur place. Je dois faire attention à mes déplacements, camoufler mon identité et faire preuve de créativité afin de minimiser les risques.

Un exemple illustrant cette part de réflexivité dans mon travail me vient à l’esprit. En 2015 j’ai séjourné dans une ville proche d’une raffinerie de pétrole où une explosion a eu lieu en 2012. Travailler sur cette catastrophe est très risqué. D’une part, parce que le gouvernement vénézuélien soutient que l’explosion de la raffinerie d’Amuay, a été le produit d’un acte de sabotage. Même s’il n’y a eu aucune preuve, ni procès, ni aucun responsable désigné à ce jour.

Les habitants de Punto Fijo (Falcon, nord ouest du Venezuela), près du lieu de l'explosion d'Amuay, réclament justice. Paula Vasquez, Author provided

D’autre part, parce que le système économique d’importations, fondé sur le modèle de redistribution de la rente pétrolière crée par le président Chavez est dans une crise profonde. Le Venezuela vit aujourd’hui une situation de pénurie extrême et le président Maduro accuse l’opposition d’en être responsable en menant une « guerre économique » contre le gouvernement.

Ainsi, être critique peut être assimilé à être opposant et par conséquent, un traître au gouvernement dont l’objectif serait de déstabiliser l’économie voire de chercher à accuser la compagnie nationale de pétrole (PDVSA) de négligence ou de mauvaise gestion de la sécurité.

Mes visites dans certains lieux se sont ainsi réalisées à condition d’être très discrètes. Et pendant l’élaboration des articles scientifiques, mon principal souci a été de me protéger ainsi que mes informateurs.

Rencontres suspectes

Un matin d’août 2015, j’étais en train de prendre mon café à l’hôtel quand un homme d’un certain âge est venu discuter avec moi. Gentiment, il a commencé à me poser des questions de plus en plus pointues sur mon séjour. Il est vrai que j’étais la seule femme dans un hôtel où logent les techniciens de la raffinerie ; le soir j’étais aussi la seule femme à rester dîner. Je me suis rendue compte qu’il était dans le secteur pétrolier. En conversant, il me raconte sa maladie, son opération du cœur pour laquelle il s’est rendu au Texas, où il a également un bureau et où habite son frère. J’en ai déduit qu’il s’agissait d’un « puissant » au sein du secteur pétrolier. Après il m’a expliqué qu’il n’aimait pas habiter dans « l’Empire », c’est-à-dire, dans le jargon utilisé par le président Chavez, les États-Unis, et qu’il aurait donné sa vie pour sauver « nôtre commandant » (Chavez).

Devant un tel degré d’implication politique de la part mon interlocuteur, j’ai tout de suite compris qu’il fallait absolument cacher le sujet de ma recherche. Et pendant tout mon séjour j’ai eu peur d’être vue en ville par ce monsieur qui logeait dans mon hôtel. L’accès au wifi à l’hôtel se faisait par l’entreprise pétrolière qu’il dirigeait, tous ses employés y logeaient, bref, j’étais facilement identifiable.

L’ethnographie, une critique politique

Adhérer à une ou autre version quant aux raisons de l’explosion – « sabotage organisée par l’opposition » ou bien « négligence dans les travaux de maintenance » – implique de fait un positionnement politique pour la population dans un contexte dominé par la violence politique. J’ai conduit des entretiens auprès d’experts, de témoins et de directeurs des usines situées aux alentours pour reconstituer la controverse sur les causes et conséquences de l’accident.

« The show must go on ». Déclaration d’Hugo Chavez le 24 août 2012, Amuay, Punto Fijo.

Il fallait le faire d’une manière discrète, voire clandestine. Au Venezuela, l’analyse de ce type de sujets est marquée par la perspective dominante qui est d’appeler chacun à prendre parti et de choisir un camp. L’enquête s’avère vite un terrain miné. Les discours médiatiques officiels concernant le pétrole sont imprégnés de théories du complot.

Le défi est de construire, à mon avis, une forme d’intersubjectivité sur le terrain, une manière de comprendre le sens, l’expérience et de laisser complètement de côté toute action engagée. Mais, forcément, l’ethnographie s’imprègne de critique, de remise en cause de l’état de fait.

C’est une sorte d’aller-retour, de mouvement constants, où l’ethnologue se doit de développer son sens de l’intuition pour se protéger et à la fois, son empathie, pour comprendre.

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