Sciences de gestion : qu’apporte la recherche au chercheur lui-même ?

Questions de gestion.

Cet article, issu d’une communication scientifique, est publié dans le cadre du partenariat FNEGE–The Conversation France autour des États Généraux du Management qui se sont tenus à Toulouse les 26 et 27 mai 2016 sur le thème « L’impact de la recherche en sciences de gestion ».

« Quel regard portent les managers sur la recherche en management ? », « Qu’apportent les Sciences de Gestion aux décideurs politiques ? »… Les questions de ce type dominent la littérature sur l’utilité des connaissances produites en Sciences de Gestion.
Elles sont traversées par la considération implicite que les problèmes dont souffrent les organisations constituent l’étalon de référence pour juger cette utilité. Mais, on a l’impression qu’au fur et à mesure que l’intérêt au souci d’assurer l’impact social des connaissances Gestionnaires s’intensifie, le gouffre persiste entre ces connaissances et le monde professionnel. Beaucoup de solutions ont été jusqu’ici explorées. Mais, leur inanité est incontestable face au gouffre sus évoqué.

L’on peut considérer que l’impact social de la recherche demeure un idéal par ce que la définition fondamentale du référentiel de jugement de l’utilité des connaissances issues des Sciences de Gestion souffre d’un biais : celui d’exclure le chercheur lui-même, comme le font remarquer Demil, Lecocq et Warnier en 2014 dans la RIPME, en privilégiant les acteurs sociaux ou les entreprises.

« La recherche n’est ni impersonnelle, ni hors-monde : à charge au chercheur de s’en souvenir », nous dit Le Goff en 2012. Il faut donc traiter conjointement la question de l’apport de la recherche Gestionnaire au chercheur lui-même (son bonheur), avec celle de son utilité aux entreprises, et éviter la « déshumanisation de l’acte scientifique » comme l’invite notamment la philosophie de Karl Polany.

L’ambition de nos travaux est de montrer que le bonheur du chercheur en Sciences de Gestion est une condition nécessaire pour assurer l’impact social de ses connaissances. La réflexion s’appuie sur l’idée que la recherche Gestionnaire n’est pas impersonnelle et qu’il revient à l’Université, en tant qu’employeur du chercheur, de promouvoir ce bien-être par une gouvernance de la recherche adaptée.

La recherche en Gestion n’est pas impersonnelle

Le chercheur en Gestion est animé par des rationalités propres défendables avec lesquelles il aborde d’ailleurs le terrain. La satisfaction de ses valeurs serait, si l’on s’en tient aux enseignements de la psychologie selon lesquels la pro-socialité des acteurs peut être causée par leur bien-être personnel, un gage pour assurer l’utilité sociale de la recherche. Cette présomption commande de déconstruire la « déshumanisation de l’acte scientifique » perceptible en Sciences de Gestion.

La référence à l’humanisme a une double implication : prendre conscience de la liberté (certes relative) dont jouit le chercheur et qui peut justifier son individualisme, comme l’atteste une étude de Courpasson et Guedri en 2007 dans la Revue Française de Gestion ; reconnaître le risque de traiter isolément la question d’impact social de la recherche.

L’inséparabilité des questions d’impact social et de la cohérence de la recherche aux désirs propres du chercheur

Il faut remonter aux fondamentaux sur l’éthique pour se rendre compte que les désirs ou croyances du chercheur sont autant défendables par ce dernier que l’éthique sociale par rapport auquel se définit la question d’impact social de la recherche… Cette lecture suggère deux dimensions de la responsabilité de chaque chercheur dans le cadre de ses activités, la traditionnelle responsabilité sociale et la moins théorisée responsabilité à l’égard de lui-même (la « responsabilité envers soi-même » est davantage traitée dans le domaine du Droit) et dont l’exigence d’assumer conjointement fut ainsi posée par Aristote : « il convient de prendre la décision qui semble la meilleure pour soi et la Cité ».

Le risque de traiter isolément la question d’impact social de la recherche

Aborder isolément cette question revient en quelque sorte à négliger le rôle crucial des émotions ou du bonheur du chercheur lui-même et courir le risque de ne jamais combler le gap entre la recherche Gestionnaire et le monde professionnel.

L’enjeu de questionner ce bonheur transparaît dans ce propos de Aristote : « Le bonheur est un principe ; c’est pour l’atteindre que nous accomplissons tous les autres actes ; il est le génie de nos motivations ». Il est intéressant de remarquer que la persistance du gap sus évoqué en dépit de la diversité des solutions jusqu’ici proposées et qui tiennent notamment au positionnement épistémologique du chercheur, au dialogue avec le monde professionnel et à la contextualisation des connaissances produites. Il se peut que le problème résulte de l’inattention à l’intérêt que recèle potentiellement la maîtrise des désirs du chercheur. Le bonheur du chercheur, nous semble-t-il, constitue donc un facteur d’impact social de la recherche et exige une gouvernance universitaire de la recherche adaptée. Reste à en savoir les facteurs explicatifs en contexte africain.

En quoi consistent les valeurs propres du chercheur africain ?

Les études sur la gouvernance universitaire de la recherche en Afrique abordent rarement la question, laquelle reste donc un défi, des motivations des chercheurs dont les Gestionnaires locaux. Nous avons menés des entretiens, de type compréhensif à la Kauffman en 1999, avec 43 chercheurs Gestionnaires appartenant à l’Université de Yaoundé II et l’Université de Douala au Cameroun.

Les résultats révèlent combien les désirs d’être nommés dans la fonction publique ou à l’université, d’acquérir la crédibilité dans son domaine, de gagner beaucoup d’argent, d’être promu au plan scientifique et retarder autant que possible le départ à la retraite dominent la rationalité des chercheurs dans le contexte de l’étude. Belle occasion, en ces temps de crise de l’immigration qui soulève notamment la question de la satisfaction des chercheurs pour les retenir dans leur contexte d’origine, pour orienter les futures réformes universitaires en Afrique et questionner la stratégie politique de ces universités !

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