Trump, la représentation et les bulles

Prière pour Donald Trump, en direct sur une chaîne de télévision chrétienne. InfoChrétienne.com

La représentation est en crise, l’espace commun aussi, la réalité n’exerce plus de contrainte sur la pensée, la vérité est affaire de marketing. On peut continuer la liste, elle est longue, le constat s’ajoute au constat, mais le constat ne porte pas en lui-même ses éléments d’intelligibilité.

Alors par quoi commencer ? Tous ces éléments sont en corrélation : la représentation, l’espace commun, et la vérité dans son rapport au réel. La représentation d’abord.

Re-présenter qui ?

Nous avions il y a quelque temps analysé la dérive de la poupée Barbie qui a fini par renoncer à « sa perfection » pour nous ressembler. Elle est devenue grosse et petite, parfois brune, et de « minorités ethniques », elle a accueilli la différence dans la reproduction sérielle ; elle a donc tout compris au politiquement correct (étant entendu qu’il s’agit d’un des derniers avatars du marché : la « morale » comme valeur ajoutée au produit : ou comment le citoyen est devenu un « consommateur responsable »).

Pour autant, elle n’a toujours pas de boutons ni de rides, et même ses rondeurs demeurent charmantes. L’identification devient possible : la poupée me ressemble, mais elle est plus jolie. Je rajuste mon idéal à mon réel, trop d’idéal nuit à la santé, on le sait.

Et Trump est arrivé

Car Trump, c’est le super-Ken, tout à la fois celui qui incarne l’idéal blanc des origines de la Barbie, le cow-boy, le macho, riche, très riche, mais aussi celui qui nous ressemble, enfin qu’on pourrait facilement devenir, le million en moins : il suffit de lâcher prise, de renoncer au surmoi, à la curiosité et au plaisir intellectuels, à la réflexion, à l’amour propre. Nous y voici, Trump est notre caricature, celui que nous serions si nous n’avions pas été à l’école, et si nous faisions de cette malchance une source de fierté.

Trump, c’est le renoncement à l’effort, la conversion de la médiocrité en valeur, la glorification de tout ce qu’on nous a appris à combattre et à dépasser pour devenir un être humain. Mais Trump c’est aussi le tout autre, celui avec qui je n’ai rien en commun si je suis noir, ou hispanique, ou intellectuel, ou de gauche, ou les quatre à la fois. Il en faut du courage pour devenir un homme au-delà de ses particularités. Il en faut de la force pour devenir citoyen. Mais pour devenir citoyen, il faut qu’il y ait une cité, un espace commun, un lieu public. Or ce lieu a été privatisé.

Trump, vainqueur et symptôme

Car Trump n’est pas seul. Trump est un symptôme. Trump est le vainqueur de la télé-réalité qu’est devenue la scène politique. Et au regard des exigences de cette dernière, on peut dire qu’il était le meilleur. Seulement pour qu’une telle scène politique fonctionne, il faut des spectateurs, et des animateurs. Et un audimat. Et une économie. À laquelle nous participons tous. Mais chacun dans son coin.

Ainsi, Trump ne re-présente-t-il plus personne, il lui suffit d’être présent, sur cette scène qu’il a contribué à construire : il représente comme un comédien joue une pièce. Or représenter pour un acteur ne signifie pas représenter pour un homme politique – car une fois mise de côté l’analogie de la figuration et de l’incarnation, représenter c’est aussi et avant tout représenter des idées. Or le nouveau président de la république américaine représente des affects.

Mais des affects ne se « re-présentent » pas, sinon précisément sur une scène de théâtre. L’affect entoure la pensée, la précède, la suit ou l’accompagne, mais son destin contemporain est-il de la remplacer ? La peur, le repli, le ressentiment, le racisme, le sexisme : affects rationalisés. Ces affects créent-ils du commun ? Si j’ai mal au pied, vais-je me sentir proche de tous ceux qui ont mal au pied ? Sans doute. Et après ? Cela fait penser au film The Lobster du grec Yorgos Lanthimos, où l’injonction sociale et totalitaire exige d’être en couple, mais où le couple n’est possible qu’à la condition que l’on soit identique. Si je saigne du nez, je peux épouser celui qui saigne du nez, et si j’ai de beaux cheveux, je pourrai faire ma vie avec celui dont le cheveu sera aussi souple que brillant.

L’identité du même est très précisément le ferment de tout totalitarisme : le différent est vécu comme danger, pour s’associer à l’autre, pour l’aimer, et même pour voter pour lui, il faudrait qu’il soit identique à moi-même : le narcissisme des petites différences prédisait Freud, et la sagesse populaire : « qui se ressemble s’assemble » ; en génétique ça donne l’endogamie incestuelle, et ça finit par créer des monstres, en politique, ça donne Trump.

Se ressembler pour s’assembler ?

S’il parle comme vous et moi, c’est qu’il est comme vous et moi – faut-il s’aimer pour trouver ça aimable. Ou au contraire se haïr, se haïr tellement qu’on hait plus encore ceux qui nous ont abandonnés à nous-mêmes, ces autres politiques dans leur tour d’ivoire. Au rebut la fonction, au rebut la transcendance, au rebut l’idéal. Penser, c’était s’élever au-dessus du réel, représenter les autres, c’était transcender sa condition d’individu, il y avait dans cela l’idée d’écart, de pas de côté, cet espace infinitésimal qui me sépare du réel et me permet de le transformer.

David Torcivia/Flick, CC BY-SA

L’idéal a une mèche blonde, orange parfois, et une femme Barbie, mais attention, de la première heure, pas de celles qui ont subi la mauvaise démocratisation. Dans une chaîne de production, la différence est considérée comme défaut. Dans l’usine de poupées Barbie, on a introduit un peu de différences cosmétiques pour faire croire à la pluralité.

Les armées ne fonctionnent que sur ce modèle, les masses aussi : se ressembler pour s’assembler. Et marcher au pas. Et la ressemblance, qui vaut représentation, se fait sur des dénominateurs communs qui sont toujours de l’ordre de l’anecdotique ou de l’affectif ; car la pensée, la réflexion, ne sont pas sujettes à la ressemblance : soit elles se partagent, soit elles s’opposent en s’articulant au sein d’un débat. Il n’y a de ressemblance que de ce qui est fixe, essentialisé.

L’espace commun et les communautés

Aussi cette victoire de Trump consacre-t-elle celle du communautarisme en tant que structure – celui-là même que nous avions interrogé dans notre article « communauté ».

Et là nous songeons au livre 7 de Tristan Garcia, dans lequel l’une des nouvelles met en œuvre l’aboutissement du communautarisme : chaque communauté, qu’elle rassemble les adeptes de religions, chiites, protestants, shintoïstes, catholiques intégristes, catholiques humanistes, bouddhistes, mais aussi ceux qui aiment le camembert, les néo-animistes, les hétérosexuels, les pansexuels, les écosocialistes, les spontanéistes maos, les esclavagistes, les Bretons, les revivalistes médiévaux, les indépendantistes basques, les défenseurs des droits des animaux, et j’en passe, vit sous un hémisphère fermé par une porte qui la protège de l’extérieur et constitue plus que les frontières de son monde : ses bornes.

La terre est alors truffée de sphères qui obstruent l’horizon, le parcellisent. Pourtant, chacun de ces hémisphères est régulièrement visité par les fonctionnaires du Principe, lesquels sont des « universalistes » et de ce fait considèrent n’appartenir à aucune d’elles. Le plus vieil universaliste, un centenaire qui a vu l’affaissement des principes universaux en promotion des différences puis en revendication des différences comme ferment identitaire, tient alors ce propos :

« la [justice de réparation] voudrait contrebalancer toutes les injustices du passé, sauver même les morts et déséquilibrer les injustices en sens inverse de ce qui a été. Nous autres universalistes, nous payons pour l’Histoire et le progrès, qui est une faute impardonnable à leurs yeux. On n’a jamais cessé d’interdire aux minorités d’être librement ce qu’elles voulaient : nous désirions être tous humains, et vivre librement, de force s’il le fallait, en effaçant nos différences ; mais eux, ils préféraient avoir quelque chose de particulier. De notre dette au particulier, je crois que nous ne nous acquitterons jamais. […] Ils ont détruit le monde : il n’y a plus rien de commun. »
(7, Tristan Garcia, Gallimard, p. 310-311)

Et pourtant, ce vieil Universaliste est lui-même soupçonné d’appartenir à une communauté – celle des universalistes justement.

Tous les mêmes ? IoSonoUnaFotoCamera/Flickr, CC BY-SA

Le particulier érigé en identité

Au détriment non seulement de l’universel ou plutôt de la tentative de dépasser sa particularité contingente au profit de principes et d’idéaux capables de rassembler même les plus différents des hommes, mais encore et surtout de la complexité. Devant un monde jugé trop complexe, le repli est celui du particularisme, du « provincialisme » pour user d’un terme de Günther Anders, du « même » en lieu et place du commun, de l’idem contre l’ipse (Ricœur).

Et l’on pense que l’entertainement peut tenir lieu d’universel, car universellement, nous sommes tentés un jour ou l’autre par la régression. Mais c’est un faux universel, qui confond la nature et la pensée. L’universel est une catégorie de la pensée, pas un état des choses. Toujours est-il que les conditions du dialogue ne sont plus réunies, et pour cause, la réalité elle-même est désormais considérée comme accessoire. Ou plus précisément, elle est annexée à l’idéologie, autrement dit, il y a désormais autant de réalités particulières que de particularités érigées en normes.

Les communautés particulières (bien que certaines croient détenir le monopole du Vrai) ne se rencontrent jamais, pas plus celle des « universalistes » que les autres : si je poste une critique politique sur Facebook, ce seront mes amis qui la partageront – ceux-là mêmes qui la partageaient déjà, car ce sont mes amis. Et s’ils ne la partagent pas, ils fourbiront leurs arguments, que nous discuterons sur un terrain d’entente, celui du débat qui exige une communauté de valeurs, ne serait-ce que celle de l’usage de la langue, de la bonne foi, et de la quête commune de vérité. Mais c’est la réalité commune qui a déserté : non pas celle que je partage avec ma communauté, mais celle que je « partage » avec les électeurs de Trump.

De réalité commune il n’y a plus, précisément parce que les valeurs qui ont fait gagner Trump, non seulement je ne les partage pas, mais plus grave, je ne considère pas que ce soit des valeurs. Nous appartenons dès lors à des régimes de vérité hétérogènes, et l’on voit mal comment des passerelles peuvent être construites pour relier ce qui ne relève plus de la catégorie du différent, mais plutôt d’une altérité quasiment radicale.

Faire de la politique, aujourd’hui, c’est ramener l’hétérogène à l’homogène ; or ce travail, aucun candidat ne peut le faire puisqu’il œuvre à réunir ses troupes, et qu’il n’est pas entendu par celles de l’adversaires, non pas parce qu’ils ne seraient pas d’accord, mais parce que pour pouvoir ne pas être d’accord, encore faut-il partager le même espace de discussion.

Rue Hannah Arendt à Berlin. Luke McKernan/Flickr, CC BY-SA

Lyotard avait analysé cette dérive des plaques dans Le différend, montrant que la référence à un réel commun n’était plus, mais ne pouvait pas non plus revenir à la force de l’argumentation, puisque l’argumentation elle-même relevait d’un réel que l’autre nie. Aucun discours ne peut prouver le réel. C’est l’interdit de ce qu’on appelle l’argument ontologique. Il ne peut le prouver, mais il peut s’y substituer, et c’est Hannah Arendt qui l’a le mieux décrit, dans l’essai « Vérité et Politique » :

« Nous devons maintenant tourner notre attention vers ce phénomène relativement récent de la manipulation de masse du fait de l’opinion tel qu’il est devenu évident dans la réécriture de l’histoire, dans la fabrication d’images, et dans la politique des gouvernements. Le mensonge politique traditionnel, si manifeste dans l’histoire de la diplomatie et de l’habileté politique, portait d’ordinaire ou bien sur des secrets authentiques – des données qui n’avaient jamais été rendues publiques – ou bien sur des intentions qui, de toute façon, ne possèdent pas le même degré de certitude que des faits accomplis ; comme tout ce qui se passe uniquement à l’intérieur de nous-mêmes, les intentions sont seulement des potentialités, et ce qui voulait être un mensonge peut toujours se révéler vrai à la fin. A l’opposé, les mensonges politiques modernes traitent efficacement de choses qui ne sont aucunement des secrets mais sont connues de pratiquement tout le monde. Cela est évident dans le cas de la réécriture de l’histoire contemporaine sous les yeux de ceux qui en ont été les témoins, mais c’est également vrai dans la fabrication d’images de toutes sortes, où, de nouveau, tout fait connu et établi peut être nié ou négligé s’il est susceptible de porter atteinte à l’image ; car une image, à la différence d’un portrait à l’ancienne mode, n’est pas censée flatter la réalité mais offrir d’elle un substitut complet. Et ce substitut, à cause des techniques modernes et des mass media, est, bien sûr, beaucoup plus en vue que ne le fut jamais l’original. »

Et c’est alors « le sens par lequel nous nous orientons dans le monde [qui] se trouve détruit ».

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