Villes polluées, attention à la dangereuse et inutile stigmatisation

Sunset Noir/flickr, CC BY-NC-ND

Les données relatives à la qualité de l’air urbaine que l’OMS a récemment diffusées ont attribué le titre de « la ville la plus polluée au monde » à Onitsha, au Nigeria. Les médias des différentes régions du monde n’ont pas manqué de mettre l’accent sur la situation des villes les plus touchées dans leur propre pays, tandis que l’Inde se voyait largement pointée du doigt pour la présence de plusieurs de ses villes dans le top 5.

Il est bien sûr essentiel d’évoquer le problème de la pollution urbaine. Celle-ci est en effet un « tueur discret » qui contribue à l’augmentation des risques d’accident vasculaire cérébral, de maladies cardiaques, de cancers du poumon et de maladies respiratoires comme l’asthme. Bien souvent, ce sont les groupes les plus démunis économiquement ou les plus vulnérabes, les enfants et les personnes âgées, qui en sont les premières victimes.

Mais cette approche stigmatisante peut se révéler inexacte et trompeuse. Il faut tout d’abord souligner que les polluants responsables de la mauvaise qualité de l’air peuvent varier considérablement d’une ville à l’autre. Et dire qu’une ville est plus polluée qu’une autre revient souvent à comparer des pommes et des oranges ; c’est tout particulièrement le cas pour les villes des pays en voie de développement.

Évaluer avec précision

Pour mener ses travaux, l’OMS a comparé les niveaux de deux types de particules fines : les PM10 (dont le diamètre est inférieur à 10 microns) et les PM2,5 (dont le diamètre est inférieur à 2,5 microns) pour 796 villes sur la période 2008-2013. Ces particules comprennent des polluants tels que des sulfates, des nitrates et du noir de carbone (suie) qui pénètrent profondément dans les poumons et le système cardiovasculaire et font peser des risques dramatiques sur la santé.

L’OMS a trouvé, sans grande surprise, que les plus forts taux de pollution touchaient les régions du monde les moins favorisées : l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est. Dans ces zones, le manque de moyens et l’incapacité à gérer la qualité de l’air compliquent la lutte contre la pollution atmosphérique.

Si l’on observe les niveaux de PM10, Onitsha au Nigeria arrive en tête pour le continent africain, tandis que Bamedna en Tanzanie présente les taux de PM2,5 les plus élévés. En Méditerranée orientale et en Asie du Sud-Est (qui ont été regroupées au sein des bases de données), Peshawar, au Pakistan, arrive en tête pour les PM10 et Zabol, en Iran, pour les PM2,5.

Ces exemples se focalisent sur les particules fines. Il en irait différemment si d’autres polluants répandus – comme le dioxyde d’azote, le dioxyde de soufre et l’ozone – étaient aussi mesurés.

Des pommes et des oranges

Il existe plusieurs raisons pour lesquelles la qualité de l’air ne peut faire l’objet d’une comparaison directe entre les villes. Prenons les saisons : chacune d’elles possède des caractéristiques et des événements météorologiques spécifiques, qui pourront provoquer des pics ou des baisses de pollution. Une ville aura ainsi de plus grandes concentrations de polluants lors d’une année sèche ; et il y aura, de même, des niveaux plus éléves de particules fines lorsque les déchets agricoles sont brûlés. Se baser sur une seule saison pour évaluer le reste de l’année peut dès lors biaiser les résultats.

Brûler les déchets agricoles a une forte incidence sur la qualité de l’air. CIFOR/Flickr, CC BY-NC-ND

D’autre part, certaines villes ne figurent pas dans la liste des villes les plus polluées car elles ne gèrent tout simplement pas la qualité de l’air, comme ce peut être le cas en Afrique. Et même lorsque les niveaux de pollution atmosphérique sont observables, les résultats pourront varier fortement d’un site à un autre. Certaines stations se trouvent en effet concentrées dans des zones plus résidentielles et moins polluées, tandis que d’autres sont disposées près de routes très empruntées et où la pollution s’avère massive. Or, il faut un nombre minimum de stations pour obtenir des résultats représentatifs.

Les méthodes utilisées pour mesurer les différents polluants et analyser les résultats peuvent aussi jouer : il faudrait donc pouvoir les ajuster pour rendre les résultats vraiment comparables. Au final, il s’avère impossible de comparer les résultats d’une ville dont on pourra garantir la qualité des relevés (grâce à un réel contrôle, au choix des instruments de mesure et au suivi) avec une autre qui ne sera pas en mesure d’apporter de telles garanties.

C’est seulement en prenant en compte ces variations qu’il sera vraiment possible de comparer les villes et les pays. Sans cela, tout classement risque d’être mensonger. Et les conséquences politiques d’un tel biais existent : si les autorités ont toutes les raisons de craindre la stigmatisation en raison de la pollution, elles auront tendance à dissimuler leurs mauvais résultats ou bien à les minimiser. La polémique atour des informations fournies par Pékin à ce sujet en constitue le parfait exemple.

Respirer un air de bonne qualité est un droit fondamental, et nous devons de toute urgence œuvrer à réduire la pollution de l’air. Mais faire des classements qui pointent du doigt « les mauvais éléves » ne sert en rien cette cause : cela conduit uniquement à déformer les résultats et à politiser les problèmes de santé publique. Si nous voulons protéger les générations futures, il faut voir plus loin que les gros titres qui cherchent à faire sensation, et évoquer la qualité de l’air en ville avec distance et précision.

This article was originally published in English

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