À la Cinémathèque française, c’est encore et toujours au nom du père

L’exposition « De Méliès à la 3D, la machine cinéma ». La Cinémathèque

Depuis le 5 octobre, la Cinémathèque française propose une exposition inédite, « De Méliès à la 3D, la machine cinéma », dont le projet ambitieux annoncé par le commissaire Laurent Mannoni, consiste en un parcours à la fois esthétique, technologique et historique.

Si l’on est sans conteste impressionné par l’accumulation de caméras et de projecteurs de toutes sortes – dont un projecteur en 35 mm qui nous accueille dans la salle principale avec une projection du Mépris (Jean-Luc Godard, 1963) – on pourra toutefois regretter des notices parfois arides et des explications techniques plutôt réservées aux initiés.

Mais ne boudons pas notre plaisir : découvrir une Mitchell, un Scopitone ou l’une des première Steady-Cam est un émerveillement pour les amateurs de cinéma. Et la richesse des collections de la Cinémathèque n’est plus à prouver.

Présentation de l’exposition de la Cinémathèque.

Tout au masculin

Après un détour par la 3D de Gravity (Alfonso Cuaron, 2013) ou l’utilisation de la Phantom HD Gold par Lars Von Trier (Melancholia, 2011), la visite se termine par une expérience de réalité virtuelle proposant une « histoire du cinéma ».

Le cinéma, a priori masculin (le narrateur du film de 8 minutes est un homme), nous raconte donc son histoire, de sa naissance en 1895, grâce aux Frères Lumières, à Méliès, sa rencontre avec de sympathiques copains (Charlie ou Buster), de chouettes tontons (Alfred, Stanley…), de grands génies (Orson, Sergio…) qui ont tous crées des personnages mythiques (le cow boy, le flic à l’imper…), jusqu’aux Na’vis d’Avatar (James Cameron, 2009).

L’expérience se clôt sur l’arrivée de la Delorean de Retour vers le futur et une adresse au spectateur (masculin, lui aussi), pour suggérer un énième renouveau du cinéma, vers le futur : « N’est-ce pas Marty ? » Malaise…

Malaise, car sous couvert d’une exposition technologique, la Cinémathèque nous montre à quel point elle est, encore, toujours, le temple d’une certaine cinéphilie, institutionnelle, élitiste et misogyne.

Des femmes inaudibles et invisibles

Ce petit film de 8 minutes, nous raconte non pas l’histoire du cinéma, mais celle d’un cinéma, celui de la Cinémathèque. Le public est supposé en connaître les dieux et les maîtres, puisqu’ils sont pour la plupart réduits à un prénom. Le public cible est donc bien celui de la Cinémathèque, qui associe immédiatement Hitchcock à Alfred et Kubrick (surtout pas Donen) à Stanley. Le « petit Quentin fan de Jean-Luc » ne nécessite pas plus d’explications, les initiés étant familiers des liens unissant Tarantino à Godard.

Malaise également face au travail d’invisibilisation des femmes. Cette histoire du cinéma, au masculin, établie une filiation entre les réalisateurs, excluant complètement les femmes, de la spectatrice à la réalisatrice, en passant par l’actrice…

En témoigne ce passage surréaliste durant lequel le narrateur-cinéma entend une voix, celle pourtant reconnaissable entre toutes, d’Anita Ekberg appelant « Marcello » les pieds dans l’eau de la Dolce Vita. Mais le Cinéma n’entend pas Anita, il entend Fellini.

«Marcello, Marcello !», lance Anita Ekberg dans la «Dolce Vita» (Youtube).

Il n’est pas question de nier le talent des Alfred, Charlie et autre Quentin, mais il est insoutenable, en 2016, de ne pas penser à inclure des femmes (même pas une !), réalisatrices ou techniciennes, qui ont, elles aussi, fait l’histoire du cinéma.

Alice Guy (et toutes les autres !)

En 2010, la Cinémathèque avait proposé une conférence intitulée « Alice Guy a-t-elle vraiment existé ? », pourquoi s’étonner alors de ce déni de la présence des femmes dans l’industrie du cinéma mondial. Il serait temps aujourd’hui de se rendre compte que non seulement Alice Guy a existé, qu’elle a été la première réalisatrice de l’histoire, avant Méliès, directrice du département fiction de la Gaumont jusqu’en 1907, et que depuis, il y a toujours eu des femmes derrière la caméra.

Loïs Weber ne nous proposait-elle pas, dès 1913 dans Suspens, les prémisses de l’écran séparé (split-screen) et le fameux plan du méchant grimaçant à travers la porte défoncée à coups de haches, que le bon vieux Stanley reprendrait 67 ans plus tard dans Shining ?

«Suspense» de Loïs Weber (Youtube).

Germaine Dulac n’a-t-elle pas été de toutes les avant-gardes avec son cinéma tour à tour impressionniste, surréaliste (La Coquille et le clergyman, 1928) ou féministe (La souriante Madame Beudet, 1923) ? Dorothy Arzner n’a-t-elle pas inventé, en 1929, pour donner plus de liberté à Clara Bow dans The Wild Party, le premier micro-perche ?

Un cinéma féminin pourtant bien documenté

Les travaux sur la présence des femmes dans tous les secteurs du cinéma ne manquent pourtant pas. Impossible aujourd’hui de se dire ignorants de leur existence, d’autant plus que la Cinémathèque abrite une bibliothèque riche de 23 500 ouvrages et ouverte à tous.

On conseillera donc aux grands manitous d’élargir leurs horizons en consultant quelques titres références en libre accès à quelques pas seulement de l’exposition : Alice Guy-Blaché, cinema pioneer ; Reel Women : pioneers of the cinema, 1896 to the present ; Directed by Dorothy Arzner ; Cinéma d’elles 1981-2001, situation des cinéastes femmes dans le cinéma français. Signalons également le documentaire sélectionné au Festival de Cannes 2016 : Et la femme créa Hollywood, de Julia et Clara Kuperberg.

Werner Herzog rend hommage à Lotte H. Eisner (Thomas Boujut, 2012).

Quelques pistes, parmi d’autres, pour que les collections de la Cinémathèque – que Lotte H. Eisner et Mary Meerson ont largement contribuées à constituer – servent un jour à produire un autre discours, rendant justice aux créatrices et aux spectatrices.

Pour que l’histoire du cinéma ne se fasse plus seulement au nom du père et des ciné-fils.

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