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À la recherche des parfums disparus : quand l’archéologie réveille nos sens

Cesarion offrant des onguents à Horus et Isis, milieu du Ier siècle av.J.C Rama, Museum of Fine Arts of Lyon/Wikimedia, CC BY-ND

À la recherche des parfums disparus : quand l’archéologie réveille nos sens

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017, qui se tient du 7 au 15 octobre, et dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Notre insatiable soif de curiosité nous attire naturellement vers les sites archéologiques les plus prestigieux et vers les contextes visuellement sensationnels, par exemple une tombe monumentale avec défunt accompagné d’un riche matériel en métal.

Toutefois, en archéologie, ce sont parfois des indices très discrets, voire même invisibles à l’œil nu, qui apportent des informations susceptibles de renouveler nos connaissances.

Ainsi, le blog du Monde « Dans les pas des archéologues. Des fouilles au labo » s’est fait l’écho le 17 août d’une découverte archéologique apparemment modeste mais en fait exceptionnelle : des abeilles et des produits de la ruche conservés grâce à un incendie dans un habitat étrusque de la plaine du Pô, en Italie.

L’archéologie des produits de la ruche est un domaine de la recherche peu développé à cause du faible nombre de données conservées jusqu’à nous.

Si la cire d’abeille est révélée grâce aux analyses biomoléculaires, le miel et l’hydromel nous échappent en grande partie, hormis quelques rares attestations permises par la palynologie (l’étude des pollens conservés dans les strates archéologiques).

Sur le site de Forcello, où les archéologues ont découvert les abeilles et les produits de la ruche, les pratiques des apiculteurs étrusques ont pu exceptionnellement être conservées grâce à un violent incendie dans la fin du VIe s. av. J.-C. (vers 500). Un miel de grande qualité y était extrait mais aussi un produit particulier, le pain d’abeille (bee bread) aux grandes qualités nutritives et thérapeutiques. Les résultats des études archéobotaniques faites sur le site italien et publiés dans la revue Journal of Archaeological Science sont d’une grande importance scientifique car ils révèlent ce qui habituellement a disparu par dégradation naturelle.

Vase à parfum étrusque en forme de sanglier. VIIᵉ siècle av. J.-C. Musée de Cerveteri (Italie), CC BY

Une archéologie du biologique

Nous sommes dans le domaine de l’archéologie des produits biologiques, c’est-à-dire une archéologie portant sur la fabrication de produits alimentaires, médicinaux, cosmétiques à partir principalement de matériaux organiques. Le miel et la cire d’abeille appartiennent à ces catégories de substances biologiques amplement utilisées par nos ancêtres pour des emplois très divers, dont la fabrication de produits cosmétiques et médicinaux.

L’Université Bretagne Sud a piloté deux programmes internationaux de recherche (Perhamo et Magi), lauréats de l’Agence Nationale de la Recherche concernant l’archéologie des produits biologiques et plus particulièrement la connaissance des substances parfumées et médicinales dans l’antiquité grecque, étrusque, phénico-punique et romaine.

À l’interface entre sciences de la matière et sciences humaines, ces programmes reposaient sur une approche pluridisciplinaire combinant études archéologiques (typologie du matériel, épigraphie, études des contextes de découverte), historiques (textes et images), archéobotaniques (caractérisation des pollens) et analyses chimiques des contenus.

Ces analyses biomoléculaires permettent d’identifier les marqueurs chimiques des matériaux organiques qui ont été contenus dans un récipient en céramique, en verre, en pierre ou en métal. Les matériaux organiques ont, au cours du temps, subi un processus plus ou moins long d’altération et ont perdu leur morphologie d’origine (s’ils en avaient une). La chimie biomoléculaire permet d’accéder à l’invisible en retrouvant des marqueurs de matériaux organiques piégés dans les parois des récipients archéologiques, par exemple les marqueurs de vin, d’huile d’olive, de graisses animales…

Méthodes d’identification

La méthode la plus couramment utilisée est la chromatographie en phase gazeuse/liquide couplée à la spectrométrie de masse : une technique d’analyse qui sépare les différents composés d’un échantillon pour les identifier. Il s’agit en effet d’une méthode précise, sensible, adaptée à des produits biologiques simples ou complexes, dégradés ou mélangés. L’identification des matériaux repose sur deux étapes d’interprétation :

  1. chaque constituant moléculaire est identifié par son spectre de masse,

  2. les marqueurs sont regroupés en associations moléculaires caractéristiques de produits biologiques, d’où l’identification du matériau initial.

Cette méthode permet de caractériser les matériaux biologiques qui ont été contenus dans un vase antique et de fournir ainsi des données totalement inédites et d’un grand intérêt scientifique aux archéologues.

Les vases à parfum et à cosmétique sont très nombreux dans l’antiquité, attestant d’un usage à la fois quotidien et sacré des résines odorantes, des huiles parfumées et des onguents thérapeutiques.

Secrets d’apothicaires

En Europe méditerranéenne, c’est en particulier à partir du VIIe s. av. J.-C. que la mode du parfum se répand et donne naissance à un commerce maritime de grande ampleur.

Parmi les nombreux témoignages écrits et iconographiques, la poétesse Sappho de Lesbos, à la fin du VIIe, début du VIe s. av. J.-C., chante la volupté sensuelle des odeurs florales et des parfums orientaux :

« Combien de guirlandes tressées, de charmantes fleurs, tu enlaçais autour de ta gorge délicate ! Combien de vases de parfum, brenthium ou royal, tu répandais sur ta chevelure ! »

<imAlabastre (flacon à parfum) en albâtre grec du IVᵉ s. av. J.-C. Musée d’Apollonia (Libye), CC BY

Mais si les textes et les images sont relativement nombreux, nous ne disposons que peu d’informations sur la réalité technique et olfactive des parfums antiques, d’où la nécessité de recourir aux méthodes les plus modernes d’identification des contenus. Les analyses biomoléculaires des contenus de plusieurs centaines de petits flacons faites par le Laboratoire Nicolas Garnier dans le cadre des programmes de recherche Perhamo et Magi ont permis de révéler les secrets des apothicaires et parfumeurs de l'antiquité.

Il existait ainsi une forme ancienne d’hydrodistillation, la « protodistillation » ou distillation par entraînement à la vapeur avec un matériel en céramique. Mais la technique la plus couramment utilisée était l’enfleurage à chaud soit l’extraction des principes aromatiques d’un végétal par l’intermédiaire d’un corps gras porté à température constante. Le corps gras était plutôt végétal : huile d’olive, huile de lin, huile d’amande…

Des matériaux aromatiques extrêmement diversifiés (sauge, laurier, rose, iris..) étaient mélangés avec du miel et parfois du lait puis étaient mis à macérer dans une huile portée à température constante (60-70°). Étaient ajoutés des composants qui faisaient office de fixateurs et de conservateurs comme de l’oléorésine de conifère, du vinaigre de vin et parfois de la cire d’abeille.

Le résultat était une huile aromatisée à la rose, à la sauge, au laurier… qui pouvait se conserver deux ou trois ans et qui pouvait être mélangée avec d’autres huiles pour la fabrication de parfums complexes ou avec des composants minéraux (comme de la poudre de kaolin) pour l’obtention d’onguents médicinaux.

Prenons l’exemple d’un petit vase étrusque conservé au musée de Dinan, appelé un aryballe (flacon à huile parfumée) datant du VIIe s. av. J.-C.

Aryballe (flacon à parfum) étrusque en céramique du VIᵉ s. av. J.-C. Musée de Dinan, CC BY-SA

Une photographie aux rayons X permet de constater que l’intérieur de la panse est occupé par des nodules de tailles et de formes diverses. Observés à l’œil nu et à la loupe binoculaire, il s’avère que chaque nodule est fait de la même matière dure, cassante, de couleur brun clair à brun noir, composée d’une succession de minuscules strates superposées (de l’ordre de 0,1mm). La microscopie électronique a permis de révéler qu’il s’agit de kaolinite. La poudre très fine de kaolin, mélangée aux huiles parfumées, permettait d’obtenir une crème onctueuse. Au fil du temps, à l’intérieur de la tombe, les composants organiques de la crème parfumée se sont dégradés tandis que la matière minérale s’est solidifiée sous la forme de strates très fines qui se sont déposées et superposées au fond du vase.

Nous constatons à quel point la réalité olfactive et matérielle (consistance, couleur) des parfums antiques était ainsi différente de celle des parfums actuels.

En effet, à la différence des parfums contemporains, le principe des parfums antiques reposait sur la mymêsis de la nature, à savoir la captation et la conservation des exhalaisons florales et arbustives. Ce ne sont pas que des effluves agréables qui étaient recherchées, mais des odeurs marquant la présence du sacré ou agissant par leur pouvoir thérapeutique et prophylactique.

La qualité et la fonction d’un parfum dépendaient des matières végétales utilisées, de leur valeur symbolique, leur usage rituel et leur dimension magico-médicinale.


Dominique Frère intervient sur ce thème le 11 octobre à l'IUT de Pontivy dans le cadre d’un événement proposé par La Fête de la Science en Bretagne. Visionnez « Les parfums à l’époque archaïque » ; conférence filmée de l’auteur au Collège de France, première et deuxième partie.

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