À l’origine des violences obstétricales, l’inquiétante étrangeté du corps des mères ?

‘She-a cathedral’ la sculpture géante de Niki de Saint-Phalle présentée en 1966 au Musée d'art moderne de Stockholm, Suède. ARNE SCHWEIZ /AFP

« Que s’est-il passé le jour de votre accouchement ? »

« Il ne s’est pourtant rien passé de très grave […] J’ai simplement cru que j’étais morte » me répond une patiente, en sanglots, une expression de terreur inscrite sur ses traits cinq années après l’événement.

Son récit révèle progressivement, entre autres, l’épuisement de trente heures de travail, le stress du contact « dur » avec la dernière sage-femme, des actes médicaux pratiqués par surprise, le manque cruel d’accompagnement et de soutien, et enfin une suture très douloureuse, « interminable », passée « les jambes écartées face à deux inconnus qui ne m’ont ni parlé ni regardée tout ce temps ».

Psychologue en maternité et en cabinet, mon parcours clinique m’a conduite, il y a dix ans, à engager une recherche doctorale alimentée par une perplexité profonde devant la redondance des violences relatées par les femmes rencontrées dans ces différents cadres. Un phénomène d’une ampleur sans précédent mit en avant dans un rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes de 2018, mais qui demeure difficile à chiffrer.

L’un de mes résultats de recherche montre que ces violences sont le fait d’une pulsion bien spécifique : une soif inassouvie de contrôle sur le corps procréateur des femmes.

Des mots pour dire les violences

Violences sexuelles anciennes ou actuelles, mais aussi violences ressenties dans des parcours de soins gynécologiques, les expériences ayant donné lieu à ces dernières – aujourd’hui rassemblées sous le terme de « violences gynécologiques et obstétricales » – sont de fait fréquemment relatées avec les mots des premières : viol, torture, déshumanisation, anéantissement. Les effets psychiques – symptômes, souffrance – constatés, se déploient identiquement également, dans la constellation du traumatisme psychique.

Comment comprendre que la médecine, orientée par le soin, puisse susciter ces expériences traumatisantes chez les patientes ? Et comment, à entendre ces témoignages, parvenir à les articuler avec l’authentique désir de « bien faire » de professionnels qui les accompagnent dans un suivi de grossesse ou leur accouchement ?

De nombreuses réponses éclairantes émanent de militantes féministes, journalistes, documentaristes etc. Toutes démontrent la dimension systémique des violences obstétricales conjuguant des violences de genre et institutionnelles.

La psychologie clinique peut cependant elle aussi alimenter la réflexion par la mise au jour de processus psychiques inconscients, individuels et collectifs, potentiellement agressifs mobilisés par les parages du corps enceint.

Le retour du refoulé médical

À entendre quotidiennement ce hiatus entre les intentions des uns et l’expérience des autres, leur véracité respective, le clinicien ne peut que s’interroger. Avec quel impensé les protagonistes de la rencontre obstétricale sont-ils aux prises qui rend inaudibles aux somaticiens les plaintes de « leurs » patientes ?

Et si les paroles des femmes meurtries étaient particulièrement difficiles à recevoir parce qu’elles sont porteuses d’un « retour du refoulé », soit la réapparition déformée de contenus intolérables à la conscience.

En somme, le vécu des patientes dévoilerait, de manière brute, ce que la médecine gynécologique a oublié d’elle-même, ce qu’envisage d’ailleurs un obstétricien, et dont elle ne peut ou ne veut plus rien savoir ?

La variété des atteintes portées au « ventre des femmes », dans un sidérant « continuum des violences », fait symptôme.

On pense aux maltraitances rapportées par certaines femmes enceintes et parturientes en temps de médicalisation de l’accouchement, mais aussi aux violences conjugales spécifiques à la grossesse : 40 % des violences démarrant à l’occasion d’une grossesse, avec notamment des coups délibérément portés au ventre.

Pensons aussi aux figures extrêmes des violences sexuelles en contexte génocidaire, telles que les éventrations de femmes enceintes au Rwanda, mais aussi les camps d’enfantement en ex-Yougoslavie. Des figures historiques ou mythiques décrivent aussi les contours de la fascination, de l’envie et des motions agressives que peut catalyser le ventre fécond. Cléopâtre disséquant ses servantes enceintes à des fins scientifiques ou encore les crimes Jack l’Éventreur ne sont que quelques-unes d’entre elles. Toutes désignent le corps féminin vu au prisme de sa fécondité comme particulièrement excitant, jusqu’au meurtre.

Une rue de Whitechapel – Le dernier crime de Jack l’Éventreur, illustration d’Ernest Clair-Guyot publiée dans le Supplément littéraire illustré du Petit Parisien, 22 février 1891, p. 8. Ernest Clair-Guyot/Wikimedia

Pourquoi un tel acharnement sur le (corps) féminin maternel ?

Face à ce questionnement taraudant, les paroles d’un gynécologue précurseur dans l’utilisation de l’échographie fœtale me mirent sur la piste de la « pulsion épistémophilique » :

« désir de savoir, qui, selon la théorie psychanalytique, serait une forme détournée des pulsions sexuelles et aurait son origine dans une interrogation sur la nature de la sexualité ».

Ce médecin décrivait en effet la curiosité teintée d’envie de ses collègues non échographistes lui disant : « Ah, mais toi tu sais ce qu’il y a dans le ventre des femmes ! ».

La « libido sciendi », curiosité passionnée du savant, décrite par Saint Augustin, et qui anime le corps médical, ne s’épuise donc pas avec les connaissances avancées en embryologie et anatomie qui jalonnent la formation médicale.

Freud en a précisé en 1905 les contours métapsychologiques. Empreinte de destructivité et de sadisme, elle s’abreuve dans le besoin de compréhension et de maîtrise du jeune enfant face à l’énigme fondatrice de l’existence humaine : d’où vient-il, de quel désir ?

Le regard et la main

Cette pulsion désigne le ventre maternel comme la localisation corporelle, mais aussi imaginaire, d’une réponse possible à la question. Le « ventre des femmes » devient alors, pour l’enfant, puis pour le praticien de l’obstétrique, l’objet d’exploration privilégié par le regard – la pulsion scopique – et la main – la pulsion d’emprise.

Par-delà la question des bénéfices thérapeutiques évidents de nombre de techniques obstétricales contemporaines – échographie, monitoring, déclenchement et « direction de l’accouchement », instruments d’extraction foetale, césarienne – participe indéniablement de leur utilisation la satisfaction de ces pulsions.

Est engagée dans l’obstétrique l’intention – largement inconsciente mais dont les vécus et paroles des femmes révèlent la présence – de voir/prendre, explorer pour arraisonner les contenus de l’intériorité maternelle. Au travers de ces derniers est visée la puissance qui est prêtée fantasmatiquement au féminin maternel, au corps enceint qui peut renvoyer à la représentation de la mère phallique.

Celle-ci désigne l’image de la mère perçue comme figure mythique échappant à la castration et donc au manque. Combinant les attributs des deux sexes, elle suscite aussi bien idéalisation et fascination qu’angoisse ou dégoût. À ce corps plein supposément parfait, à la fécondité aussi enviable que terrifiante, répond le désir de compréhension, contrôle et appropriation.

Jusqu’au XVIIIe siècle, une femme « s’accouchait »

L’imaginaire et les dispositifs obstétricaux ont évolué au point d’être illustrés par les mots.

Mireille Laget relevait en 1982 le basculement sémantique qui s’opère au XVIIIe siècle avec la médicalisation de l’accouchement. Il est en effet jusque-là dit d’une femme qu’elle « s’accouche » ; désormais les équipes obstétricales évoquent les parturientes qu’elles ont « accouché ».

De « s’accoucher » à « être accouchées par », cette éloquente élision du pronom réflexif réduit à la passivité les femmes au moment de la mise au monde de leur enfant. Un geste sémantique d’appropriation qui invisibilise, dans les termes et les représentations circulant entre équipes et patientes, le « travail » féminin de la parturition.

Il rend manifeste le fantasme, qui concerne tout un chacun à des degrés divers, de s’approprier l’exorbitante capacité féminine de porter et mettre au monde un enfant. Aux confins de la mort et de la sexualité, les équipes obstétricales se collettent à leur insu avec l’ambition héritée de l’enfance de triompher, enfin, de l’inquiétante étrangeté du corps des mères.