À New York, le difficile essor des filières bilingues arabes

Enseignement de l'arabe à Brooklyn: un défi relevé par une école publique dès la primaire. Fabrice Jaumont, Author provided

En France, l’apprentissage de l’arabe à l’école s’inscrit dans un débat plus orienté autour de l’identité et de l’islam qu’autour d’un projet linguistique et littéraire. Pourtant, certains éducateurs visionnaires ont, outre-Atlantique, pensé l’arabe comme une langue véhicule de compréhension et de pluralisme interculturel.

C’est ainsi qu’il y a plus de dix ans ouvrait la Khalil Gibran International Academy, une école publique de Brooklyn. Une soixantaine d’élèves devait y apprendre l’arabe dans un cursus bilingue, le premier du genre aux États-Unis, mettant en avant l’étude de la langue et de la culture arabophones. Le projet s’inscrivait intellectuellement dans la lignée des essais du penseur Khalil Gibran, dont l’école porte le nom, artiste, poète et écrivain libano-américain, membre de la New York Pen League. Devenue une grande figure littéraire célébrée et estimée dans les deux langues, Gibran fut reconnu comme le champion de la compréhension interculturelle, incarnant l’esprit de l’éducation bilingue à ce jour.

La fondatrice de l’école, Debbie Almontaser, voulait ainsi faire de l’école un lieu propice d’apprentissage basé sur les besoins de la communauté afin de permettre aux enfants du quartier de devenir réellement bilingues et biculturels.

Les arabophones représentent 1,7 % de la population de New York avec 67,000 locuteurs selon le recensement de l’American Community Survey, représentant un groupe aux religions et opinions politiques variées. Le projet de cette filière voulait offrir une éducation à la fois en arabe et en hébreu pour encourager le dialogue intercommunautaire et la cohésion sociale à Brooklyn.

Cependant, ce modèle se révéla trop ambitieux pour être réalisable, surtout lorsqu’on prend en compte toutes les normes de l’éducation publique de l’État de New York en matière de certification des enseignants. En fin de compte, le groupe décida de changer son objectif premier pour le développement d’une filière bilingue arabe qui défendrait les valeurs d’inclusion et de pluralisme.

L’école avait été imaginée comme un bon moyen de promouvoir la tolérance, alors que l’islamophobie et le racisme se faisaient de plus en plus sentir.

Trailer du film I Speak Arabic tourné en 2003.

L’échec et les leçons qu’on en tire

Malheureusement, la filière bilingue de la Khalil Gibran International Academy ne survécut pas aux attaques de la presse et de plusieurs groupes qui plaidaient contre elle. Une manifestation fut même organisée devant la mairie de New York par un groupe appelé « arrêtez la madrassa » [nom donné aux écoles coraniques, ndlr]. Pancartes en main, plusieurs personnes se postèrent devant l’école plusieurs jours d’affilée, manifestant contre la section bilingue et craignant un soi-disant endoctrinement des enfants à l’idéologie radicale islamiste.

Ces réactions, découlant du contexte post-11 septembre, nuisaient déjà aux institutions arabes et musulmanes de New York. Le New York Times les désigna comme « un mouvement organisé pour faire barrage aux citoyens de confession musulmane qui voudraient jouer un rôle plus important dans la vie publique américaine ». La filière en arabe présentait pourtant des résultats scolaires probants, l’école poursuivant ses efforts pour développer le cursus bilingue.

En 2007 la ville arrêta de soutenir l’école et contraint sa directrice, Debbie Almontaser, à démissioner malgré l’engagement citoyen de celle-ci et sa contribution au dialogue interreligieux new-yorkais.

Un renouveau

Aujourd’hui devenue une nouvelle communauté scolaire, la Khalil Gibran International Academy perpétue le message de paix de Gibran. D’un collège, elle s’est étendue au lycée et, comme l’indique son site souhaite :

« Développer, soutenir et former de jeunes élèves tout au long de leur vie en leur apportant les outils qui leur permettront de comprendre les multiples perspectives culturelles, tout en leur donnant envie d’apprendre et d’aspirer à l’excellence et à l’intégrité. »

L’école continue son programme d’arabe mais non sous la forme d’une filière bilingue. Les élèves ne sortiront peut-être pas de l’école en parlant couramment l’arabe mais ils auront tout de même acquis des compétences qui leur permettront de mieux aborder les opportunités professionnelles qui se présenteront à eux par la suite, par exemple dans les secteurs du commerce ou des relations internationales.

L’histoire de l’école reflète en creux celle les populations arabophones qui continuent d’être prises pour cibles et marginalisées.

La peur de la discrimination

Parmi les Arabo-Américains et les arabophones, la peur de la discrimination est très présente aux États-Unis depuis le 11 septembre. Ils sont souvent présentés sous des aspects négatifs dans les médias et systématiquement perçus de façon suspicieuse, simplement à cause de leurs origines linguistique et ethnique, ou de leur apparence physique.

Ils sont d’ailleurs souvent catégorisés comme musulmans alors que la plupart d’entre eux sont en fait des chrétiens ou des adeptes d’autres religions. Les différends et les attaques de toutes sortes ne cessent d’avoir lieu, bien que les autorités gouvernementales et les agences fédérales s’efforcent de recruter de plus en plus d’arabophones pour des postes d’interprètes et de traducteurs, entre autres. Cette attention très majoritairement défavorable est source de tensions, de malaises et de désarroi au sein de la communauté arabo-américaine, comme l’explique Zeena Zakharia, maître de conférences en éducation internationale et comparative à l’université du Massachusetts à Boston avec qui je me suis entretenu à plusieurs reprises :

« Je pense en effet que la situation politique n’est pas la même pour les communautés arabes. Elle a des conséquences. Les gens ne veulent pas se faire remarquer, ne veulent pas causer d’ennui et ne savent pas si demander quelque chose équivaut à chercher des problèmes. »

Cette nervosité est palpable parmi les personnes qui parlent arabe en public et même à la maison entre parents et enfants. Souvent, les familles préfèrent que leurs enfants n’apprennent même pas l’arabe, comme le confirme Zeena :

« L’arabe n’est pas une langue au statut noble. Les politiques autour de l’arabe sont très difficiles. Ce n’est pas facile. Même au Liban, où j’étais directrice d’une école bilingue, je rencontrais des parents qui revenaient des États-Unis avec leurs enfants pour vivre au Liban en disant : “je ne veux pas que mon enfant apprenne l’arabe”. »

Un passager raconte avoir été débarqué d’un vol pour avoir parlé arabe au téléphone, CNN, 2016.

L’érosion de la langue arabe que décrit Zeena aux États-Unis et dans le reste du monde est déconcertante. Comme nous avons pu le constater chez d’autres communautés linguistiques, la peur de la discrimination et le profond désir d’assimilation sont des forces puissantes qui vont à l’encontre du bilinguisme en Amérique, comme l’explique clairement le professeur Ofelia Garcia dans la préface de mon livre. Face à l’adversité, l’arabe est devenu la dernière victime dans la longue liste des langues aux États-Unis qui ont succombé à la pression grandissante, basée sur des préjugés sociaux et ethniques.

La renaissance

Heureusement, certains parents et professionnels de l’éducation ont réussi à réduire quelque peu ces préjugés. L’apprentissage de l’arabe à New York semble aujourd’hui renaître. En 2013, la proviseure Carol Heeraman fut contactée par le Bureau des apprenants de l’anglais au Département de l’éducation de New York au sujet de la création d’une filière bilingue dans son école, PS/IS 30 Mary White Ovington, à Brooklyn.

Elle pensa immédiatement à l’arabe comme langue cible de la filière puisque la grande majorité des élèves de son école parlaient arabe chez eux. Des familles du Yémen, d’Égypte, du Liban et de Syrie s’installaient dans le quartier et, par conséquent, le besoin d’offres bilingues arabes dans les écoles publiques se faisait plus pressant parmi les Arabo-Américains et les arabophones du quartier. La création de cette filière – avec le soutien de la Qatar Foundation International – eut des retours enthousiastes de la part des parents, que j’ai rencontrés lors de ma visite de l’école en 2016, puisque la langue arabe était déjà perçue de façon positive et bien assimilée dans l’école et la communauté. Plus important encore, la directrice et l’équipe administrative n’avaient aucun préjugé au sujet de l’arabe.

L’arabe, un atout professionnel

Malgré les préjugés et l’intolérance qui entourent aujourd’hui la communauté arabophone, plus d’un million d’Américains parle arabe à la maison.

Si ce sont les universités qui connaissent la plus forte croissance dans les cours de langue arabe, l’avantage d’apprendre une langue à un plus jeune âge reste indéniable, renforçant l’intérêt pour les filières bilingues dans cette langue.

C’est aussi ce qu’a bien compris la direction de l’école PS/IS 30 Mary White Ovington qui a vu dans l’apprentissage de l’arabe un fort potentiel pour offrir aux élèves une future vie professionnelle plus riche et diversifiée.

En effet, parler couramment l’arabe permet de distinguer les candidats en compétition lors des processus d’admission aux grandes universités, d’obtenir des bourses ou d’accéder à des programmes d’excellence. La connaissance de la langue et de la culture arabes a pour avantage de permettre un meilleur accès aux carrières dans le commerce, la diplomatie, le journalisme, la défense, les politiques publiques et bien d’autres domaines.

La directrice Carol Heeraman précise néanmoins que de nombreuses familles intéressées par la filière arabophone parlent une autre langue à la maison, comme le russe ou le chinois, du fait du paysage multiculturel du quartier de l’école.

Ces familles perçoivent la section bilingue comme une passerelle pour améliorer la scolarité de leurs enfants, à l’image des classes spéciales pour élèves surdoués qu’on retrouve partout aux États-Unis.

L’instruction de l’arabe accède ainsi au statut qu’on lui a si souvent refusé par le passé. Désormais, les familles du quartier ne ratent pas l’occasion de voir leurs enfants maîtriser une deuxième, voire une troisième langue.

Définition

Reste que monter cette filière a dû répondre à un certain nombre de questions posées par des parents et des membres de la communauté, demandant une définition plus précise et plus claire du cadre de la filière.

L’éducation en langue arabe est souvent vue comme une façon de mieux participer aux traditions religieuses islamiques, comme la lecture du Coran dans sa langue originale. Pour certains parents non-arabophones de confession musulmane, ce fut en effet une des raisons qui les poussa à inscrire leur enfant dans la filière. Par conséquent, beaucoup de parents eurent peur que la filière mette l’accent sur la religion plutôt que sur la langue, alors que l’instruction avait lieu dans une école publique.

L’école dirigée par Carol Heeraman rassura immédiatement les parents, en expliquant que l’école n’avait rien à voir avec la religion et que sa mission était purement éducative.

Actuellement, la filière proposée court de la maternelle au CE2 et une nouvelle classe est ajoutée chaque année, au fur et à mesure que la promotion d’origine s’agrandit. Carol Heeraman, également à la tête d’un collège, prévoit de proposer la filière bilingue arabe jusqu’à la fin du collège.

L’équipe enseignante de l’école publique PS/IS 30 Mary White Ovington School à Brooklyn, NY. Fabrice Jaumont, Author provided

En instaurant des filières bilingues dans les écoles publiques, la ville de New York s’efforce de proposer une éducation bilingue de qualité à des enfants de milieux socio-économiques et ethniques divers.

Les filières bilingues existent depuis plus de vingt ans, avec plus de 100 000 enfants dans 200 filières bilingues proposées en espagnol, mandarin, français, arabe, allemand, créole, italien, japonais, russe, bengali, polonais, ourdou, coréen et hébreu. En 2013, trente-neuf États et le District de Columbia rapportaient avoir mis en place une ou plusieurs filières bilingues.

Compte tenu des études récentes sur l’impact de ces programmes aux États-Unis, en particulier sur l’apprentissage de l’anglais, je suis persuadé que ces chiffres seront multipliés de façon exponentielle dans les années à venir.

L’avènement du bilinguisme porte ainsi l’idée que nos enfants doivent pouvoir non seulement tisser des liens avec leur famille et leurs amis mais aussi avec leur culture, leur histoire et celles des autres. Une manière d’apprendre le monde en engendrant plus de respect et de tolérance.


Cet article est un extrait revu du dernier ouvrage de Fabrice Jaumont, de La Révolution bilingue : le futur de l’éducation s’écrit en deux langues (TBR Books, 2017). L’auteur interviendra sur le rôle des parents dans la création de filières bilingues lors d’une sur le plurilinguisme le samedi 6 octobre 2018, de 9 à 13 heures, à l’Assemblée nationale à Paris.

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