Arrêt des hydrocarbures en France : ne confondons pas la fin et les moyens

En août 2017, sur le site de l’exploitation pétrolière d’Andrezel (Île-de-France). Christophe Archambault/AFP

L’article de loi sur la fin de la production d’hydrocarbures en France a été adopté par l’Assemblée nationale le 4 octobre 2017. Cet enjeu demeure toutefois strictement symbolique, la France important 99 % de sa consommation annuelle de pétrole et la totalité de sa consommation de gaz naturel et de charbon.

Cette loi s’inscrit dans la continuité du Plan Climat présenté par le ministère de la Transition écologique et solidaire qui s’engage à « en finir avec les énergies fossiles ». Ce plan s’inspire fortement de l’Energiewende, qui désigne les principes de la transition énergétique en Allemagne ; l’Energiewende se base principalement sur le développement des énergies renouvelables.

Si 650 milliards d’euros de subventions auront permis d’atteindre environ un tiers de la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables en Allemagne, le revers de la médaille existe ; il présente de nombreuses incohérences que la France doit se garder de reproduire.

Bilan mitigé outre-Rhin

Les émissions de CO2 de l’Allemagne n’ont en effet pas baissé entre 2009 et 2014, dernière année disponible dans les données de la Banque mondiale. L’objectif de 40 % de réductions de CO2 en 2020 ne sera très probablement pas atteint. Au mieux, il devrait atteindre 30 %, soit un quart de moins par rapport à l’objectif de départ.

En Allemagne, le prix de l’électricité pour les particuliers est le second le plus élevé de l’Union européenne, après le Danemark, alors que 80 % de la consommation totale d’énergie est toujours basée sur les énergies carbonées. 40 % de l’électricité est ainsi toujours produite à partir du charbon et 12 % à partir du gaz naturel, tandis que les émissions de CO2 de ces centrales thermiques continuent de s’accumuler dans l’atmosphère sans aucune stratégie de décarbonisation à moyen terme.

Il est donc légitime de se poser deux questions : est-ce vraiment LE modèle de transition énergétique à suivre pour la France ? Cette stratégie ne confond-elle pas la fin avec les moyens ?

L’arrêt des énergies fossiles

Contrairement à l’Allemagne, le système électrique français a déjà été décarboné, en réponse aux crises du pétrole des années 1970 et 1980 ; c’est en faisant le choix du nucléaire que l’Hexagone a assuré son indépendance énergétique. Aujourd’hui, les énergies carbonées ne représentent que 8 % de la production d’électricité nationale. L’intensité carbone du réseau électrique français est la deuxième plus basse de l’UE, derrière la Suède, et atteint désormais 66g de CO2 par kWh produit, en comparaison de 485g/kWh en Allemagne.

Continuer d’augmenter les capacités électriques installées d’éolien, de biomasse et de solaire photovoltaïque n’aura donc qu’un effet limité pour réduire les émissions de CO2 en France.

La proposition du Plan Climat, influencée par les crises pétrolières, d’en finir avec les énergies fossiles constitue ainsi une réponse du XXe siècle à un problème du XXIe. Cette proposition s’appuie en effet sur deux idées aujourd’hui dépassées : l’épuisement des réserves d’énergies fossiles ; la réduction de la demande d’énergie par l’efficacité énergétique et l’utilisation d’énergies non-fossiles pour réduire le prix des énergies fossiles.

Car la quantité de carbone contenue dans les réserves mondiales de charbon, pétrole et gaz naturel est supérieure au « budget carbone » de l’atmosphère, c’est-à-dire à la quantité restante de CO2 que l’atmosphère peut absorber pour éviter l’augmentation des températures. Il est désormais quasiment acté que ce budget carbone aura été atteint bien avant que les réserves d’énergies fossiles soient épuisées.

Émissions globales des gaz à effet de serre par secteur d’activité. EPA

Quant à l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables, elles atteignent leurs limites dans les industries lourdes, comme l’acier, le ciment ou la chimie, où il n’y a pas d’alternatives à l’utilisation des énergies fossiles, et qui représente 20 % des émissions mondiales de CO₂ et le double des émissions de CO2 du secteur électrique en France.

En proposant d’en finir avec les énergies fossiles, le Plan Climat représente une menace sérieuse pour la continuité de ces activités en France, pour les revenus de l’État et pour les emplois que ces industries génèrent.

Capter et stocker le CO2

Ces différents aspects réclament que l’on reformule le débat : le cœur du problème de la transition énergétique, ce sont les émissions de CO2, pas l’utilisation des énergies fossiles ; c’est du moins ce que voudrait une lecture plus pragmatique de l’Accord de Paris. Il est ici important de ne pas confondre la fin et les moyens. Car pour réduire les émissions des activités industrielles et manufacturières en France, la solution la plus facile est encore de les délocaliser, ce qui n’empêchera en rien leurs émissions de s’accumuler dans l’atmosphère.

Le grand absent de l’Energiewende et du Plan Climat est ainsi le captage et le stockage géologique du carbone, un procédé qui évite aux émissions de CO2 des centrales thermiques et des industries lourdes d’entrer dans l’atmosphère.

Ces technologies sont essentielles pour maintenir les activités et emplois industriels en France ainsi que les revenus de l’État tout en atteignant les objectifs de réduction d’émissions de CO2.

Ces technologies peuvent permettre la création de bassins industriels « zéro carbone » en France, en suivant le modèle innovant de la région de Teesside au Royaume-Uni. Les émissions de CO2 de ces bassins industriels pourront être captées et transportées vers les réservoirs de stockage de la Mer du Nord, par exemple vers la Norvège, où se met en place une stratégie industrielle à long terme piloté par l’État pour se positionner comme le leader du futur marché du stockage du CO₂.

Ces futurs bassins industriels représentent un élément essentiel pour attirer à nouveau en France les activités industrielles qui décarboneront leur chaîne d’approvisionnement. Ils seront la pierre angulaire d’une stratégie de réindustrialisation de la France, poussée par l’installation inéluctable d’une taxe carbone aux frontières de l’UE.

Atteindre la neutralité carbone

Le Plan Climat propose également d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050, conformément à l’Accord de Paris. Il s’agit d’un principe qui consiste à compenser en totalité les émissions de CO2 dans l’atmosphère de tous les secteurs d’activité.

Dans un monde où le budget carbone est limité, il est inconcevable de continuer d’utiliser les énergies fossiles comme par le passé. Les technologies de captage et stockage du CO2 sont ici encore incontournables pour créer des émissions « négatives » permettant, par exemple, de compenser les gaz à effet de serre de l’agriculture – un quart des émissions nationales – et de l’aviation, deux secteurs très difficiles à décarboner et pour lesquels il n’y pas d’alternatives renouvelables.

Lorsque le budget de l’atmosphère sera atteint et probablement dépassé, il sera impératif de rembourser notre dette carbone ; le captage et le stockage du CO2 issu de la biomasse et le captage du CO₂ de l’air ambient constituent autant de pistes à explorer.

En mettant un terme à l’impasse idéologique de l’arrêt des énergies fossiles et en se donnant les moyens de développer des infrastructures de stockage avec le captage du CO2, il sera certainement possible de sauvegarder nos industries, les emplois et leurs contributions aux revenus de l’État, tout en suivant la voie de l’accord historique de Paris sur le climat.