Au Brésil, une bataille peut en cacher une autre

La présidente Dilma Rousseff sur un siège éjectable, ici le 23 mars dernier lors d'une cérémonie à Brasilia. Andressa Anholete/AFP

Le Brésil vit des heures cruciales. Depuis quelques semaines, plus un jour ne passe sans que la presse internationale ne fasse état de l’aggravation de la crise politique, économique et sociale qui secoue la huitième économie mondiale. Désormais, la procédure de destitution de la Présidente Dilma Rousseff a été installée, suite au vote favorable de plus des deux tiers des députés, et l'hypothèse de son départ semble prendre corps. Cette procédure a été lancée à la fin de l’année dernière par le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, lui-même mis en examen par la Cour suprême pour blanchiment d’argent et enrichissement illicite, suite à la découverte de comptes en Suisse…

Mais la Présidente Dilma Rousseff a solennellement déclaré devant la presse internationale qu’elle « ne démissionnera pas ». Comment expliquer cette situation, alors qu’il y a quelques années encore, le Brésil était considéré comme le « champion des émergents » ?

« Présidentialisme de coalition »

Depuis l’élection présidentielle de 2014, qui fut gagnée – de peu – par l’actuelle Présidente, au terme d’une campagne très dure, le Brésil est à l’arrêt.

D’un côté, l’opposition de droite, dirigée par le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), ne semble pas avoir accepté sa quatrième défaite consécutive. Depuis lors, elle tente de saper l’autorité de la Présidente en remettant en question devant les tribunaux, de concert avec certains membres insatisfaits de la majorité parlementaire, le caractère licite des comptes de l’État et ceux de la campagne présidentielle de Dilma Rousseff. De l’autre, la Présidente accumule les faux pas politiques et économiques – ce qui a pour conséquence de la fragiliser au point qu’on peut se demander si elle réussira à arriver au terme de son mandat, fixé en 2018.

Le régime politique brésilien issu de la Constitution de 1988 se singularise par l’existence d’un système politique présidentialiste évoluant dans un système de partis particulièrement fragmenté. Ce régime porte un nom : le « présidentialisme de coalition ».

Or, en dépit de son omniprésence médiatique à l’étranger, ainsi que dans les travaux universitaires européens portant sur les partis politiques, le Parti des Travailleurs (PT), fondé par Luis Inácio Lula da Silva en 1980, n’a jamais été majoritaire au Parlement. Il a tout au plus obtenu près de 20 % des sièges à la Chambre des Députés en 2002, lors de la première élection de Lula. D’où le besoin, s’il veut obtenir une majorité et se maintenir au pouvoir, d’élargir sa base à d’autres partis, parfois éloignés de ses propres idées.

La « Présidente incorruptible »

À l’instar de Fernando Henrique Cardoso et Lula, Dilma Rousseff a donc dû composer avec une majorité hétéroclite – allant de l’extrême gauche au centre-droit – aux intérêts parfois divergents, voire opposés. En revanche, contrairement à ses prédécesseurs, adeptes du dialogue avec les politiques, Dilma Rousseff n’a accordé qu’une place subalterne dans son agenda aux échanges avec sa majorité, au profit d’un suivi détaillé – voire obsessionnel pour certains – des programmes gouvernementaux.

Au début de son mandat, en 2011, elle n’hésita pas à démettre 11 ministres de son gouvernement accusés – à tort ou à raison – de malversations afin de se construire une image de « Présidente incorruptible ». Ce positionnement politique lui valut, durant les trois premières années de son mandat, le soutien de l’opinion, et à l’inverse les réserves des membres de sa coalition, qui durent s’accommoder tant bien que mal de cette « gouvernance Rousseff ».

Aujourd’hui, alors que le pays est en plein marasme économique – avec une baisse de 3,8 % du PIB en 2015 et le doublement du taux de chômage en un an – et que sa cote de popularité a du mal à atteindre deux chiffres, elle semble en payer le prix : bien qu’elle n’ait pas été impliquée personnellement dans une affaire d’enrichissement inexplicable et/ou illégal, Dilma Rousseff pourrait être la première autorité publique à devoir assumer le coût des multiples affaires de corruption qui touchent une bonne partie de la classe politique, laquelle décidera, dans les semaines à venir, du sort de la première Présidente du Brésil.

Surfacturation à grande échelle

Car si le PT est le parti de la Présidente, et à ce titre l’un des principaux acteurs du scandale « Lava-Jato » (système de surfacturation de travaux publics, notamment au sein de l’entreprise publique Petrobras), on ne peut affirmer, comme certains médias le font à tort, qu’il ait été à l’origine de ce système de corruption. De nombreux travaux universitaires brésiliens font état de la mise en place de systèmes de surfacturation de grande envergure dès la dictature militaire (1964-1985), lorsque s’est produite une concentration horizontale du marché des travaux publics dans laquelle les entreprises brésiliennes sont devenues prépondérantes.

Durant la dictature, ce système enrichissait les hommes politiques et les intermédiaires véreux. Avec la transition politique, cette manne a également servi à financer les campagnes électorales et à consolider les majorités qui – comme nous l’avons dit – sont très fragiles. Il n’est donc guère étonnant que la classe politique tremble à l’annonce, il y a quelques semaines, de la volonté du principal groupe de BTP du Brésil, Odebrecht, de « collaborer de manière définitive » avec la justice.

L’ex-président Lula appelé à la rescousse par Dilma Rousseff, est, lui aussi, sur la sellette. Nelson Almeida/AFP

Lorsqu’il arriva au pouvoir en 2002, Le PT voulut se distinguer des pratiques des « partis traditionnels » qu’il avait tant combattues. Cependant, la fragilité de sa coalition le poussa à commettre les mêmes erreurs. En 2005, le scandale du « mensalão » – le versement d’espèces à des parlementaires afin qu’ils votent des projets de loi – coûta sa « virginité politique » au PT, et mit en danger la réélection de Lula, en 2006. Malgré l’acharnement médiatique des grands groupes audiovisuels privés contre l’ancien ouvrier métallurgiste, la bonne santé économique du pays, et notamment le succès des programmes sociaux tels que la « Bolsa Familia » (programme de transfert de revenus monétaires conditionnés à la scolarisation des enfants et à leur vaccination), ont permis au PT non seulement de se maintenir au pouvoir, mais de faire élire Dilma Rousseff en 2010.

Aujourd’hui, c’est la jonction entre la crise économique et politique qui cristallise les tensions sociales actuelles, alimentées par une succession de scandales de corruption, et qui fragilise d’autant plus la Présidente.

La montée en puissance du pouvoir judiciaire

Sous les gouvernements dirigés par le PT, le pouvoir judiciaire a, par ailleurs, considérablement augmenté son influence. De nombreux hommes politiques et hommes d’affaires d’envergure nationale ont non seulement été mis en examen, mais condamnés à des peines de prison ferme.

Mais, si l’on peut se féliciter de cet état de fait, les moyens mis en œuvre par les juges et leur exploitation politique et médiatique prêtent à la critique et au débat. Il paraît étrange, en effet, de demander la prison préventive pour un ancien chef de l’État – Lula, en l’occurrence – au prétexte qu’il « mettrait en danger l’ordre public » en raison de la tenue d’une conférence de presse après sa quatrième comparution devant la police fédérale.

Par ailleurs, la révélation d’écoutes téléphoniques concernant des conversations entre Lula et diverses personnalités – parmi lesquelles la Présidente –, dont le caractère licite a été mis en doute par plusieurs magistrats de la Cour suprême, a contribué à douter de l’impartialité de la justice. Les médias privés brésiliens, eux, assument pleinement leur rôle de quatrième pouvoir: ils proposent un traitement partial et partiel des événements visant à fragiliser encore plus la Présidente.

Reste que la bataille pour le pouvoir en cours au Brésil, qui se traduira par le maintien ou la destitution de Dilma Rousseff, ne viendra à bout ni de la crise économique ni de la corruption. Elle est, avant tout, l’expression d’un rapport de force au sommet de l’État.