Bientôt tous « égopreneurs » ?

Image du colloque « Le statut de la liberté » sur le statut d’auto-entrepreneur de la Fondation pour l’innovation politique (juin 2010). Fondapol/Flickr, CC BY-SA

Dans ses discours, le président Macron se réfère à plusieurs reprises sur les notions de « capabilité » et d’« encapacitation ». L’idée de travailler sur les conditions de liberté et d’agir de chacun est à la fois une question politique, mais aussi une question qui touche directement les pratiques de management et l’histoire des entreprises.

Ainsi, avec l’auto-entrepreneuriat, de nombreuses personnes cherchent à échapper aux conditions contraignantes du salarié. En choisissant ce statut, ils essayent de garantir et même, d’élargir, leur capacité d’agir pour augmenter leur individualité. Il s’agit plus d’entreprendre pour son égo, que d’une réelle ambition économique, on peut d’ailleurs parler d’« égopreneurs ».

Une évolution des mutations sociales du travail

Au cours du XXe siècle, les sociétés modernes ont institutionnalisé les entreprises au travers de règles de contrôle et de coopération. Ce sont ces règles qui, d’une part, permettent de fournir un sens commun aux pratiques professionnelles, mais, d’autre part, permettent de contenir les actions collectives en constituant un dispositif de contrôle des individus. L’entreprise s’est développée essentiellement en créant une organisation-environnement pour faciliter cette dialectique coopération/contrôle.

Le XXIe siècle qui s’ouvre favorise au contraire l’individuation en lieu et place d’une institutionnalisation stable du contrat social commun. Il faudra distinguer la notion d’individuation de l’individualisation. L’individuation consiste en la possibilité de se distinguer des autres, sans pour autant s’isoler du collectif.

Cette idée, initiée par Durkheim, Jung et Simondon, est aujourd’hui développée par Cynthia Fleury avec la notion d’irremplacibilité. Se donner les moyens d’être irremplaçables par les expériences conduit les individus à exiger des conditions d’existence singulières pour réussir cette individuation comme style de vie. Ceci conduit à la disparition même de la notion de société pour Alain Touraine, ou l’avènement d’un monde liquide pour Zygmunt Bauman.

Dès 1990, Giorgio Agamben (en référence avec Spinoza) perçoit cette autonomisation du sujet à l’encontre des contraintes collectives. Ni individuel, ni universel, « l’individu qui vient » cherche son individuation, fait communauté sans présupposé, ni condition d’appartenance et avec le souci de soi comme finalité. Il est à la recherche d’une vie qualifiée (une manière de vivre propre à soi), en opposition avec une vie nue (le seul fait de vivre). Par ailleurs, la notion de multitude réapparaît pour qualifier cette mutation sociale.

Les organisations fonctionnent à la fois comme des totalités et aussi, et surtout, comme la somme d’individualités cherchant plus leur autonomie qu’à former un corps social unifié (tout en étant une partie constituante du social). Ces mutations conduisent de nouveau à une autonomisation des individus à l’égard des entreprises, au rejet du contrat de subordination et de la hiérarchie.

Ainsi, la notion de tâches dans le cadre du travail recule, et la relation d’appartenance à l’entreprise décline en faveur d’autres critères de participation comme l’encapacitation. L’avènement des liens coopératifs, au cœur des associations, proposé par Roger Sue, illustre ce fait. Les organisations qui favorisent l’engagement de l’individu envers la stratégie d’entreprise au lieu de fonder leur efficacité sur le contrôle fournissent un autre exemple de ce changement social.

Avec la singularisation des existences au travail comme dans la vie privée, on passe d’un environnement et d’activités économiques imposés de l’extérieur à « l’intrapreneuriat » pour soi. À l’époque des « égopreneurs » qui remplacent la hiérarchie par une légitimité fondée sur les capacités, le « faire » singulier, et les expertises individuelles.

De l’autoentrepreneur à l’égopreneur

Les entreprises sont des objets contingents et historiques. Elles dépendent des conditions économiques et sociales dans lesquelles elles prennent place. Parallèlement, le management, comme la figure de l’entrepreneur, est également soumis à cette condition d’historicité. Par conséquent, les conditions de travail sont également assujetties à ces changements sociohistoriques, dont notamment les dispositions sociales, les pratiques managériales ou les contraintes stratégiques.

Parallèlement, nous assistons à une intériorisation des pratiques de management : d’une démarche de spécialiste, le management et la stratégie sont devenus l’affaire de chacun. C’est la thèse défendue par Gary Hamel dans son livre La fin du management. Les pratiques managériales sont omniprésentes dans les entreprises parce que l’idéologie du management s’inverse : chacun est conduit à se manager sans attendre une stimulation externe.

Nous passons d’une logique de collaboration à une logique d’activité pour soi-même. Chacun se fixe ses propres objectifs stratégiques. Ceci implique un changement de « style » dans l’activité professionnelle. Le style d’être est une quête d’indivuation pour Marielle Macé : toute vie est un choix d’être, et notamment le choix de son « style d’être », et de sa propre singularité d’existence. Du salarié au collaborateur, de collaborateur à ressource, de ressource à talent, de talent à entrepreneur pour soi : la figure même de l’individu au travail change de nature, et pas seulement avec les nouvelles générations.

Ainsi, si l’auto-entrepreneur est une figure juridique répandue, le succès de ce statut révèle aussi la mutation idéologique du recentrement sur l’individuation. Nous assistons ici à l’avènement de « l’égopreneur » : l’égopreneur gère non seulement sa carrière, mais plus particulièrement son individuation, ses expériences, la capitalisation de ses compétences, et surtout, exerce sur lui-même sa stratégie pour guider et construire ses capacités au moyen de son existence !

S’il s’agit bien de la fin du management, il s’agit surtout de la fin du management de subordination et l’avènement d’un management d’une multitude d’égopreneurs, qui cherchent à développer et maintenir leurs propres capacités. De plus en plus, l’entreprise ne deviendra qu’un point de passage pour offrir ce contexte d’encapacitation propre à développer l’individuation de chacun.