Bill Gates : « Je crois à la collaboration Sud-Sud pour relever les grands défis de santé »

L'intervention du mécène américain Bill Gates lors de la 21ᵉ conférence internationale sur le sida, organisée à Durban (Afrique du Sud) en juillet 2016. Masimba Sasa

Bill Gates est le fondateur et le coprésident de la Fondation Bill and Melinda Gates, qui a versé plus de 3 milliards de dollars (environ 2,8 milliards d’euros) à des associations dans le monde entier, et financé le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme à hauteur de plus de 1,6 milliard de dollars (1,5 milliard d’euros). Le philanthrope américain a répondu aux questions de plusieurs universitaires africains sur le sida en Afrique (nous signalons que la Fondation Gates est l’un des partenaires de l’édition Afrique de The Conversation).


Professeur François Venter, directeur général adjoint de l’Institut pour la santé reproductive et le VIH du Witwatersrand (Afrique du Sud) : En matière de lutte contre le sida, nous en sommes encore à préconiser des interventions réduisant le risque de transmission du virus, comme la prophylaxie pré-exposition (PrEP), la circoncision et les traitements préventifs, ainsi que des interventions visant à modifier les comportements. Certaines, comme l’usage des préservatifs et la réduction du nombre de partenaires sexuels, sont parasitées par des débats d’ordre moral. Comment peut-on tester de manière plus systématique ces interventions sur les comportements, et se faire entendre des pouvoirs publics ?

Bill Gates : À vrai dire, nous ignorons encore beaucoup de choses sur les dynamiques sous-jacentes dans le processus de contamination. Les barrières sociales – comme la discrimination, l’ostracisme et les inégalités structurelles – entravent les efforts de réduction du risque d’exposition au virus. Il est indispensable de mieux cerner ces barrières si nous voulons mettre au point des stratégies plus efficaces.

Des initiatives s’y emploient à travers le monde. Le programme Dreams lancé par Pepfar [l’émanation du gouvernement américain] devrait ainsi nous aider à comprendre pourquoi les adolescentes et les jeunes femmes sont plus vulnérables à l’infection. Ce programme s’efforce de fournir des outils fondés sur les preuves scientifiques pour surmonter les barrières de la pauvreté, l’inégalité des sexes, les violences sexuelles et le manque d’instruction.

Il est également important de mieux connaître les facteurs clés qui influent sur la manière dont les gens s’informent sur les différents moyens de prévention et les utilisent – et notamment l’offre et la demande en matière de nouveaux outils. Des organisations comme Aids Vaccine Advocacy Coalition (Avac) et la Clinton Health Access Initiative cherchent le moyen de permettre à un maximum de gens d’avoir accès aux produits et services qui les aideront à s’émanciper.

Les choses ne changeront en profondeur que par la volonté des populations les plus affectées par l’épidémie de sida. Le soutien de la société civile et des associations locales est essentiel pour développer et mettre en place des solutions adaptées aux réalités du terrain. Nous pouvons faciliter l’accès à des outils fondés sur les preuves scientifiques, mais les populations locales devront se les approprier.


Professeur Adam Habib, vice-chancelier de l’université du Witwatersrand (Afrique du Sud) : L’immense générosité de philanthropes comme vous a permis de relever différents défis sociétaux, dont celui du sida, ces dernières années. Cependant, certains estiment que la limite de la démarche philanthropique réside dans le fait qu’elle finance uniquement des projets initiés par ces grands donateurs. Les ressources ne sont donc pas déployées à l’échelle nationale, ce qui aurait beaucoup plus d’impact sur la vie des populations défavorisées. Comment travaillez-vous avec les gouvernements et d’autres organisations pour faire en sorte que votre stratégie réponde aux besoins des populations des pays où vous intervenez ?

Bill Gates : Pour résoudre les problèmes complexes qui affectent les plus pauvres, les gouvernements, les ONG, les institutions universitaires, les entreprises et les philanthropes doivent collaborer étroitement. Nous ne sommes qu’un élément parmi d’autres de cette grande communauté. Nous nous concentrons donc sur les partenariats durables, afin de nous assurer que nous bénéficions à chaque étape de l’expertise de nombreux spécialistes : hauts fonctionnaires, responsables associatifs, militants.

Notre collaboration avec le Fonds mondial en est un très bon exemple. Le Fonds centralise les ressources avant de les attribuer en fonction des besoins sur le terrain. Chaque projet est planifié, appliqué et supervisé à l’aide d’une commission constituée de partenaires locaux, issus de la société civile et des populations concernées. Nous travaillons aussi directement avec différents bénéficiaires dans chaque pays, dont les idées et points de vue précieux nous permettent de mieux appréhender la réalité du terrain.

Nous sommes fiers de ce que nous avons fait en matière de lutte contre le sida, mais notre contribution financière ne représente qu’une petite partie des fonds alloués à cette cause dans le monde entier. Notre fondation peut prendre plus de risques que les gouvernements et les institutions privées. C’est pourquoi nous concentrons nos ressources dans des zones où les financements existants sont insuffisants, ou bien là où notre soutien peut s’avérer décisif. Nos partenaires locaux et ceux oeuvrant à plus large échelle sont ainsi libres d’entreprendre des choses très audacieuses.


Docteur Nelly Mugo, directrice de recherche à l’Institut de la recherche médicale du Kenya, à Nairobi : Votre fondation a accompli un travail remarquable avec les populations les plus touchées afin de trouver de nouvelles solutions pour leur apporter des soins. Pour assurer leur bonne santé, des interventions assez simples pourraient suffire, mais les financeurs sur la problématique VIH/sida les trouvent peu attrayantes. Les inégalités d’accès aux soins tiennent souvent aux difficultés à atteindre les populations concernées. Quelles seraient, selon vous, les cinq principales stratégies à adopter pour que des pays comme le mien puissent améliorer ces prestations et la situation sanitaire ?

Bill Gates : Je ne pense pas qu’on puisse citer cinq approches qui seraient universelles. C’est aux gouvernements et aux populations locales de déterminer ce qui fonctionne le mieux localement. Il existe cependant des règles générales importantes que les pouvoirs publics et les responsables sanitaires peuvent appliquer.

L’une des choses que nous avons constatée, c’est que la façon dont les conseils de prévention sont prodigués et les traitements, dispensés, est très importante. Ils doivent être personnalisés. Chaque patient est différent. En adaptant les prestations aux besoins de chacun, on peut améliorer les résultats tout en faisant gagner du temps et de l’argent aux institutions fournissant les soins. C’est ce que nous appelons la prise en charge différenciée.

Il est par ailleurs indispensable de savoir utiliser les bases de données pour atteindre les populations à risque plus rapidement et plus efficacement. Nous sommes ravis de voir ce qui se passe dans ce domaine au Kenya, où le gouvernement s’est associé à Jhpiego [l’ONG liée à l’université américaine Johns Hopkins] pour mettre au point de nouvelles méthodes afin de généraliser la prophylaxie pré-exposition [la prise d’un médicament préventif, le Truvada, pour éviter la contamination par le virus] chez les adolescentes, jeunes femmes et les autres populations à risque.

Le plan du Kenya pour la prévention du VIH (Kenya HIV prevention road map) est aussi un modèle du genre : un programme gouvernemental exhaustif, efficace, fondé sur les preuves scientifiques, qui reflète les besoins des populations locales. En outre, il permet de demander des comptes aux individus et aux agences gouvernementales.


Professeur David Serwadda, ex-directeur de l’école de santé publique de l’université de Makerere (Ouganda) : Beaucoup de personnes estiment que les collaborations Sud-Sud, dans lesquelles les pays s’informent des problèmes de leurs voisins et des méthodes employées pour les résoudre (que celles-ci soient ou non efficaces), seront beaucoup plus utiles en termes d’innovation, de développement et de partage des responsabilités. Êtes-vous d’accord ? Si oui, quelles sont les mesures concrètes prises en ce sens par votre fondation ?

Bill Gates : Je crois à la collaboration Sud-Sud pour relever les grands défis de santé à travers le monde. Les réussites locales peuvent servir de modèle aux populations confrontées aux mêmes problématiques. La portée internationale de notre fondation nous permet de faire en sorte que les leçons et les bonnes pratiques d’une région ou d’une problématique spécifique puissent s’appliquer ailleurs.

Prenez l’exemple de l’initiative Avahan, en Inde. Ce programme aide près de 300 000 prostituées, homosexuels et toxicomanes. Cette action a été conçue de manière à être dirigée par les populations concernées elles-mêmes. Une initiative similaire a vu le jour au Kenya.

Nous savons aussi que l’un des obstacles aux collaborations Sud-Sud, c’est l’accès à l’information. Nous exigeons maintenant que tous les travaux que nous finançons soient disponibles pour que d’autres scientifiques puissent s’en emparer et faire avancer la recherche. Cette politique de « libre accès » [en anglais, open access] vise à réduire les obstacles aux collaborations Sud-Sud, comme les sites payants et les restrictions imposées sur l’utilisation des données. Nous avons bon espoir d’accélérer ainsi le développement d’innovations qui changeront la donne.


Professeur John Idoko, professeur à l’université de Jos (Nigeria) : Quelles leçons peut-on tirer de la réponse politique à l’épidémie VIH/sida – au niveau national et international – en matière de lutte contre d’autres pandémies ?

Bill Gates : Nous avons pu constater l’importance de l’implication et de l’information de toute la communauté, à l’échelle mondiale. Les campagnes militantes de sensibilisation des premières années de l’épidémie de sida, qui se poursuivent aujourd’hui, ont joué un rôle vital dans l’accès aux soins et les innovations relativement rapides en matière de prévention et de thérapie.

Les gouvernements et les donateurs ont su répondre aux appels et à la ferveur des militants. Pepfar et le Fonds mondial ont permis de coordonner les efforts et de répartir efficacement les ressources. Les investissements dans la recherche et le développement ont favorisé l’émergence d’outils révolutionnaires, comme les traitements antirétroviraux simplifiés, la circoncision volontaire ou la prophylaxie pré-exposition.

Mais la ferveur et les financements ne suffisent pas. Quand je me suis rendu à Durban, en Afrique du Sud, pour la conférence internationale sur le sida, au mois de juillet, j’ai à nouveau constaté comment une politique nationale visionnaire peut changer la vie de millions de personnes. Dans ce pays, plus de 3 millions de patients ont désormais accès aux traitements, et de moins en moins de nouveau-nés sont porteurs du virus. L’Afrique du Sud est également à la pointe en matière de prévention. Elle vient d’autoriser la prophylaxie pré-exposition et poursuit ses investissements dans la mise au point de nouveaux outils.

La réponse de l’Afrique du Sud face au sida a été, grâce aux tout premiers militants, rapide et guidée par des faits scientifiquement établis. Nous pouvons appliquer ces leçons à d’autres grands problèmes sanitaires, tout comme à l’ensemble de la communauté touchée par le VIH/sida à travers le monde. Nous savons que nous devrons être plus rapides, plus intelligents et plus créatifs si nous voulons nous fixer des objectifs audacieux au niveau mondial, d’autant que le nombre de nouvelles infections au VIH s’est stabilisé. Les faits doivent continuer à guider nos décisions. Poursuivons sur notre lancée.

Traduit de l’anglais par Bamiyan Shiff pour Fast for Word.

This article was originally published in English