Boris Vildé, ethnologue et résistant, figure du Musée de l’Homme

Le Palais de Chaillot. Patrick Berger/Wikimedia
Boris Vildé. Siriki/Wikimedia

Quand il a franchi pour la première fois le seuil du futur Musée de l’Homme, en 1934, Boris Vildé n’a que 26 ans. Co-fondateur et chef de l’un des premiers réseaux de Résistance en France, il avait alors rendez-vous avec Paul Rivet. Quant au musée, il n’était pas celui que nous connaissons aujourd’hui, ayant encore le corps du « Troca », et portant le nom de Musée d’ethnographie du Trocadéro. Mais ses jours, déjà, étaient comptés. Après en avoir pris la direction, en 1928, Paul Rivet a décidé de le rénover en profondeur et de lui conférer le rôle de « fer de lance » d’une nouvelle discipline : l’Ethnologie.

C’est finalement 20 juin 1938, après transformation de l’architecture du bâtiment à l’occasion de l’Exposition universelle de 1937, que le tout nouveau Musée de l’Homme a été inauguré par le Président de la République, Albert Lebrun. Boris Vildé a grandement contribué à la naissance de ce musée novateur, mais aussi au développement des études ethnologiques en France. Spécialiste des peuples finno-ougriens, il a notamment effectué deux missions ethnographiques : l’une en Estonie, en 1937, l’autre en Finlande, en 1938. Grâce à lui, trois grandes collections, deux estoniennes et une finnoise, ont ainsi rejoint le musée. Et le linguiste et ethnologue a aussi participé à la mise en place d’une galerie permanente consacrée à l’Europe.

Affecté dès son arrivée au musée au département « Europe », Boris Vildé fut un habitué des sous-sols, où avaient été installés les départements scientifiques du bâtiment rénové. On y accédait par le hall du musée, et par un ascenseur qui desservait, déjà, tous les niveaux dont le sous-sol, domaine des bureaux et des réserves. Pour atteindre son département, Boris Vildé devait emprunter un long couloir tout en courbe. Se succédaient alors sur son chemin les portes des réserves organisées par aires géoculturelles, sur sa droite, et devant celles des départements correspondants qui leur faisaient face, sur sa gauche. Il passait d’abord devant le service destiné à l’accueil de nouvelles collections et à la décontamination des objets. Et c’est Anatole Lewitsky, ami de Boris Vildé, futur compagnon d’armes et spécialiste du chamanisme sibérien, qui était responsable de ce service technique, en même temps que du département « Technologie comparée ».

Il parlait l’estonien, mais aussi le finnois

En poursuivant son trajet quotidien, Boris Vildé passait devant l’« Afrique noire » où travaillaient Deborah Lifchitz, Denise Paulme, et Michel Leiris, alors connu du grand public pour l’emblématique mission Dakar-Djibouti de 1931-1933 organisée par Marcel Griaule. Devant le département suivant, « Afrique Blanche et Levant », Vildé pouvait croiser Thérèse Rivière, Germaine Tillion et Jacques Faublée qui revenaient périodiquement de leur terrain dans l’Aurès en Algérie, entre 1935-1940. Enfin, il poussait la porte de l’« Europe », pour déboucher dans la grande salle commune du département au sein duquel il travaillait sur les peuples baltes : connaissant bien l’Estonie, pour y avoir vécu, il parlait l’estonien, mais aussi le finnois. Sa table se trouvait à côté d’autres postes de travail, où s’installaient des bénévoles, près des rayonnages de livres et des meubles contenant les dossiers et les fiches d’inventaires.

Paul Rivet. Charles Mallison/Wikimedia

Tout en préparant ses missions en Estonie et en Finlande, Boris Vildé s’était rapproché du département « Asie/URSS/Arctique », situé au 2e étage, et plus particulièrement de Paul-Émile Victor, car il souhaitait participer à ses missions au Groenland. Et puis, il montait souvent au 3e et au 4e, où se trouvaient deux grands services dédiés à la photographie : un laboratoire et une photothèque. C’est là que Boris Vildé avait déposé ses clichés à son retour d’Estonie. Une autre salle, au 3e, lui était par ailleurs très familière. Car il y assistait aux cours de l’Institut d’Ethnologie de l’Université de Paris, dispensés pour la plupart dans les locaux du Musée de l’Homme. Entre 1935 et 1938, il y a écouté tour à tour Paul Rivet, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl, Henri Breuil… Enfin, naturellement, Boris Vildé fréquentait aussi la bibliothèque, située au 4e étage, emplacement qu’elle a conservé aujourd’hui.

Dans ses cartons, l’homme avait alors de nombreux projets scientifiques. Mais en juin 1940, tout s’arrête. Mobilisé en 1939 puis, puis interné par les Allemands dans le Jura à la fin de la « drôle de guerre », Vildé parvient à s’évader et revient à Paris, alors occupée par les Allemands, le 5 juillet 1940. Paul Rivet ne manquera pas d’y faire allusion, dans un discours prononcé le 23 février 1945, lors d’une cérémonie de commémoration au Musée de l’Homme :

« Vous vous souvenez de ce retour, mes chers camarades. Nous partagions notre frugal repas ici même, lorsque nous vîmes arriver notre ami, appuyé sur une canne, amaigri, épuisé. Sans mot dire, il s’assit parmi nous : il avait retrouvé sa famille spirituelle… »

Un des premiers en France à s’opposer au fascisme

Ardent défenseur des valeurs humanistes, Boris Vildé était parmi les premiers Français à s’opposer au fascisme et à vouloir résister. Quelques-uns, au Musée de l’Homme, brûlaient comme lui de « faire quelque chose » : Anatole Lewitsky, Yvonne Odon, Paul Rivet… Plus tard, Boris Vildé exposera en partie ses motivations dans son journal de prison :

« Quand j’ai vu les soldats allemands à Paris la première fois après mon retour, c’est une douleur physique aiguë au cœur qui m’a appris combien j’aimais Paris et la France. »

De fait, quelques mois seulement après son retour à Paris, le petit groupe du début s’était transformé en une véritable toile d’araignée, qui couvrait toute la France. Le Musée de l’Homme en constituait le centre névralgique, et son réseau comprenait déjà huit groupes distincts. Près de cent personnes, aux activités multiples : l’aide à l’évasion de prisonniers, le renseignement et la propagande.

Soucieux de ne pas mettre ses proches en danger, Boris Vildé avait coupé provisoirement tout contact avec sa famille – qui habitait à Fontenay-aux-Roses. Il s’était ainsi installé à demeure au département « Europe », se contentant d’une banquette et d’un réchaud. Avait aussi été logé quelque temps par Paul Rivet dans un petit studio attenant au logement de fonction du directeur (et toujours existant), au 4e étage du musée. Mais le musée restant ouvert au public pendant la guerre, et la majeure partie du personnel n’étant pas au courant des activités clandestines du groupe, la vie de résistant imposait ses contraintes : discrétion absolue, activités souvent nocturnes et en cachette, noms d’emprunt, sans compter les mots de passe – à l’image du « je viens prendre des leçons d’anglais » que les évadés utilisaient sur les recommandations de Vildé pour joindre Yvonne Oddon, à la bibliothèque.

Couvert par Paul Rivet, Boris Vildé était souvent absent. Il sillonnait la France à l’ouest et en zone libre, afin d’y recruter de nouveaux membres pour le réseau, d’organiser les filières d’évasion des prisonniers, de collecter et d’acheminer les informations militaires destinées aux Anglais. Et lorsqu’il était présent, il passait beaucoup de son temps à préparer puis imprimer des tracts anti-nazis avec ses amis, sur une vieille ronéo. Soit dans les sous-sols du Musée de l’Homme, soit dans un petit local derrière l’écran de la salle du cinéma, pour étouffer son bruit. Le 15 décembre 1940, paraissait ainsi le premier numéro du journal Résistance.

Salle Boris Vildé au Musée de l’Homme, mars 2017. Photo T. Benfoughal

Dénoncé par un agent double, Boris Vildé fut arrêté par la Gestapo, le 26 mars 1941. Et après une année en prison et un long procès, il était condamné à mort avec neuf autres membres de son réseau, et fusillé au Mont Valérien le 23 février 1943. Huit mois plus tard, le 3 novembre 1943, on le décorait à titre posthume de la Médaille de la Résistance française, sur décision du général de Gaulle. Aujourd’hui, deux rues portent son nom : l’une à Fontenay-aux-Roses, l’autre à Aubervilliers. Un panneau commémore par ailleurs « Le Réseau du Musée de l’Homme », dans le hall d’entrée de cette institution. Et une salle de cours porte le nom de Boris Vildé, « mort pour la France à ses 33 ans », au troisième étage. On y étudie, encore, et toujours. Sans l’oublier.