Brexit : le Royaume-Uni sort, ses idées restent

Le discours du 17 janvier 2017 de Theresa May sur le Brexit, vu d'un magasin de télévisions. Paul Ellis/AFP

Le 17 janvier 2017, Theresa May a tenté de présenter une nouvelle version du journal du hard (Brexit) britannique. Depuis qu’une légère majorité de Britanniques (17,4 millions contre 16,1) s’est prononcée en faveur d’un retrait de l’Union européenne, le 24 juin 2016, le fiasco politique britannique ne laissait pas d’étonner, dans un pays où les négociateurs préparaient fermement de longue date les Conseils et présidences européennes : fuite « à l’anglaise » de l’ex-dirigeant du UKIP, Nigel Farage, dérobade du tonitruant Boris Johnson, nomination d’un premier ministre intimement favorable au maintien, déjugée par la Haute Cour qui l’invite à passer par le Parlement britannique pour enclencher la procédure de retrait – en attendant la décision finale de la Cour suprême.

Ces contradictions expriment assez bien la tension entre une volonté politique de mettre en scène un isolement qui a perdu de sa « splendeur » victorienne (la France et l’Inde viennent de passer devant le Royaume-Uni sur le plan économique à la faveur du Brexit) et le désir de continuer à jouer un rôle « global » d’influence en Europe – à défaut d’empire mondial depuis la décolonisation.

Le Brexit ? « Beaucoup de bruit pour rien »

Theresa May reprend un registre thatchérien de l’intransigeance, mais sans monnaie d’échange. Le Royaume-Uni n’est pas assis le cul entre-deux-chaises (« half-in half-out »), il est out et n’a rien à « négocier ». Paradoxalement, au-delà des apparences, le Brexit ne constitue pas un changement majeur des politiques européennes, car le Royaume-Uni n’est jamais entré dans les grandes politiques européennes depuis 1973. Pire, pour de nombreux Européens, le bilan britannique n’est guère reluisant et se résume, au mieux, à une perte de temps préjudiciable pour l’Union européenne.

La politique étrangère a stagné ; l’Europe de la défense a été durablement enterrée, non seulement par la prévalence de l’OTAN dans les traités, mais par l’engagement britannique de Tony Blair en Irak en 2003 – une catastrophe politique qui a divisé durablement les Européens et dont ils paient en partie les conséquences aujourd’hui en termes de terrorisme. Par ailleurs, non seulement le Royaume-Uni n’a pas soutenu l’euro, mais la livre sterling l’a concurrencé ; les coûteuses politiques de compétition fiscale par les paradis fiscaux (Jersey, Guernesey…) sont devenues une politique officielle, revendiquée déjà par l’ex-maire de Londres, Boris Johnson, voulant faire de la City un paradis de la compétition fiscale. Le refus de Schengen a démultiplié les difficultés pour les autres Européens, voire créé des situations inhumaines à Sangatte et à Calais.

Les politiques sociales et régionales de redistribution ont été réduites et dissimulées, dans un contexte de crise économique pourtant provoquée en grande partie par les banques de la City et les régions aidées sont parmi celles qui ont le plus voté en faveur du retrait. La France a dû financer pendant des années un rabais pour le Royaume-Uni. La qualité des politiques agricoles a été rabaissée, mais son iniquité a été maintenue au profit des grands domaines et de la Couronne, sans être compensée. Il n’est pas jusqu’aux symboles mêmes de l’Union (drapeau, hymne) devant figurer dans la Constitution européenne qui n’aient été attaqués et retirés lors des débats de la Convention, en juillet 2003.

Enfin, les révélations successives depuis l’affaire Snowden ont établi que le GCHQ (service de renseignement électronique) s’est fait l’exécutant de la politique de surveillance et de pillage des données qui, loin d’avoir aidé le continent à lutter contre le terrorisme, ont pénalisé les particuliers et les entreprises (Air France) en Europe. Dans ce contexte, le Brexit confirme le discrédit des représentants britannique à Bruxelles depuis une dizaine d’années, constatée par plusieurs observateurs, comme l’Institut Jacques Delors.

À l’heure des défis mondiaux de changement climatique, du vieillissement démographique, des pressions migratoires, des défis sociaux et économiques, des risques géopolitiques, de l’hyperterrorisme, cette perte de temps et d’énergie contre-productive a durablement affaibli l’Union européenne face aux autres puissances politiques et économiques, et directement nui à sa compétitivité.

Les illusions perdues autour du Brexit

Sur le continent, le Brexit a soulevé de nombreux espoirs chez les plus europhiles. Pour de grands acteurs de l’Europe (Alain Juppé, Michel Rocard, Jacques Delors), il offrait justement le moment d’une saine clarification très attendue, une opportunité unique de mettre fin à l’hypocrisie décennale de membres qui sont à l’intérieur mais démultiplient les exceptions.

À droite, Alain Juppé estimait dès 2013 (donc avant même le Brexit) « le moment […] venu d’aller au fond des choses ». Certains, à gauche, s’étaient déjà prononcés contre le Royaume-Uni. Il était très tentant de tomber une fois de plus, comme en 2005, dans l’illusion de la crise salutaire. Michel Rocard faisait du « départ de la Grande-Bretagne […] la condition permissive à la reconstruction d’une Europe qui puisse et sache décider ».

Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, en 2011, avec son homologue britannique, William Hague. Foreign Office/Flickr, CC BY

En fait, ces espoirs ignorent tant l’effet domino potentiel des consultations eurosceptiques successives dans un contexte de crise politique – puis économique – depuis 2005 que la réalité d’une Europe encore partiellement « à l’anglaise ». Depuis une vingtaine d’années, cette clarification a, de fait, toujours échoué. Le moment historique est déjà passé, depuis le refus de l’euro et de Schengen, depuis Maastricht en 1992, depuis la Convention et ses référendums en 2005, depuis les élections européennes de 2009 et 2014, et même, in extremis, en 2016. Seule une clarification partielle et limitée a eu lieu avec le traité de Lisbonne.

Des admirateurs extrêmement opportunistes

Les défaitistes révolutionnaires ont cru pouvoir reprendre le flambeau. À gauche, les anglophobes économiques ont crié victoire et en attendent toujours le grand soir démocratique. Le politologue Laurent Binet a cédé ici même à la tentation du rapprochement entre les deux campagnes françaises de 2005, où un « non de gauche » avait pesé, et celles de 2015. En 2016, le grand soir n’a cependant pas eu lieu, car même à y chercher de près on peine à trouver le moindre représentant du « non de gauche » au Royaume-Uni tant dans l’électorat que dans le Cabinet britannique. Ken Loach, un des rares étrangers à avoir participé à des meetings nonistes en 2005, s’est d’ailleurs prononcé en faveur du maintien. L’extrême gauche française perd surtout un bon client, facile bouc-émissaire des politiques libérales.

Finalement, seule l’extrême droite tente encore de capitaliser sur cette nouvelle crise. Les Brexiters ont trouvé des admirateurs improvisés dans leurs meilleurs ennemis historiques, l’extrême droite française anglophobe. Alors que cette dernière fustigeait par nationalisme une Europe libérale « à l’anglaise », nuisant directement aux intérêts nationaux français, elle glorifie désormais l’individualisme économique du Royaume-Uni, baptisant même une impasse du territoire national français à Beaucaire du nom du Brexit – malgré les conséquences néfastes de cette sortie sur les exportations françaises et les outrances francophobes de ses leaders.

Au demeurant, malgré ses tentatives, le FN a échoué à bâtir une alliance durable avec les nationalistes britanniques au Parlement européen et les convergences eurosceptiques butent sur un mépris raciste antagoniste réciproque. Le Brexit, plus que jamais, est une impasse.

De la « gouvernante anglaise » au spectre britannique

Toutefois, l’hypothèse d’une marginalisation totale politique, économique et culturelle du Royaume-Uni suite au Brexit est peu probable. Londres a su trouver des alliés ponctuels pour promouvoir durablement un certain nombre de politiques libérales partiellement populaires : la libéralisation du commerce et des services ; l’élargissement (l’ouverture à la Turquie, la libre-circulation des travailleurs polonais…) dont les nouveaux États-membres lui sont reconnaissants ; la limitation et la réorientation du budget européen avec la baisse de la part prépondérante de la PAC dans le budget européen ; la participation active à des projets de recherche scientifique. Le Royaume-Uni a même servi d’aiguillon pour des politiques parfois impopulaires qu’il avait le mérite d’endosser, comme les politiques commerciales.

Le 17 janvier 2017, à Londres. Isabel Infantes/AFP

Alors même qu’il renie désormais ces politiques – La Turquie est revenue occuper une place importante comme repoussoir des Brexiters ; les agriculteurs britanniques auraient bien continué de profiter de la PAC, etc. –, certains des 27 États-membres (Pologne, Suède) continuent de partager les réserves britanniques sur plusieurs points, y compris après son départ. Plusieurs membres ont ainsi promu activement les négociations commerciales récentes sur le TAFTA ou le CETA par exemple, malgré les réserves de nombreux citoyens et de nombreuses associations et de plusieurs régions et États. Ainsi, même en son absence, le Royaume-Uni risque fort d’occuper une chaise vide, d’être la « gouvernante anglaise » (François Bédarida), l’inspirateur qui continue d’influencer les politiques.

Au demeurant, l’essentiel du legs britannique ne réside pas dans ses politiques, donc, mais dans sa philosophie. De facto une bonne partie de l’Europe est déjà « à l’anglaise ». C’est un legs d’ailleurs contradictoire, entre libéralisme et regain national :

  • La logique libérale est devenue majoritaire. Les politiques de la Commission et de la BCE ont même été décrites comme plus libérales que celle des Anglo-Saxons. Le résultat partiel des résistances britanniques est que seul le commerce est une compétence exclusive de l’UE. C’est l’Europe du libre-échange, de l’abaissement des droits de douane qui a obtenu les résultats les plus concrets.

  • La logique comptable nationale britannique de Fontainebleau de 1984 – « I want my money back » de Thatcher – s’est durablement imposée dans la communication des gouvernements et la perception des opinions publiques. Les budgets sont présentés en termes de contribution nationale, au mépris de la logique solidaire des politiques régionales par exemple.

  • Sur le plan culturel, l’anglais prime, notamment depuis le grand élargissement de 2004. Les autres langues que l’anglais sont souvent ignorées par les nouveaux membres. Dans ce contexte, le plurilinguisme, y compris sur les sites officiels des différentes directions générales de l’UE, reste un vœu pieux et on peut difficilement croire que l’anglais pourrait, comme le désireraient peut-être Jean Quatremer et d’autres amoureux de la langue de Molière ou de Goethe, ne plus être une langue de travail de l’UE. Sur le plan professionnel, cela continue d’offrir une prime économique de fait aux native speakers. La maîtrise rhétorique de la langue continue ainsi de peser dans l’évaluation des dossiers de demande de fonds.

  • Ce monolinguisme de fait dans un anglais bruxellois entraîne des habitudes de pensée, de langue de bois, une simplification, une approche business et économiciste des problèmes. Les concours de recrutement des fonctionnaires européens ESPO ont été réformés en 2009 et dirigés par des Britanniques en supprimant la culture générale européenne et en alignant les épreuves sur des standards très présents dans le système académique britannique d’écoles de commerce, sans grand rapport avec les fonctions européennes. Au quotidien, en l’absence de réel média européen, le Financial Times ou The Economist restent, par défaut, les premières sources d’information des fonctionnaires européens. Plus qu’un outil de communication, l’anglais globish, à la recherche éperdue d’expressions idiomatiques, est devenu une éthique de substitution pour bien des fonctionnaires « expats ».

Sortir… du Brexit ?

D’ailleurs, alors que les Européens sont gagnés par un fort populisme à connotation raciste, le Royaume-Uni est privilégié, il bénéficie d’une immunité, d’un capital paradoxal de sympathie et les manifestations d’anglophobie sont restées très discrètes, comparées aux outrances racistes mortelles au Royaume-Uni, même après cet abandon sans précédent.

Cette dissymétrie peut s’expliquer, en partie, par le travail de marketing de la diplomatie culturelle britannique en Europe dans tous les domaines – Theresa May se targue d’avoir le plus grand soft power mondial (linguistique, artistique, sportif avec les JO de Londres, le championnat anglais, etc.) –, mais aussi par le poids de l’influence américaine, prolongement puissant de l’influence britannique en Europe, qui constitue toujours pour de nombreux États membres (Belgique, Pologne…) l’alternative préférée à une intégration européenne dominée un axe franco-allemand plus étatique, et redoutée.

On le voit donc bien : le chemin pour sortir du Brexit sera long et la Révolution européenne tant attendue ne se fera pas en un jour et sans doute « avec » les Britanniques.

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