Burkini, une polémique qui survient au pire moment

Sur la Côte d'Azur. Javier Novo Rodríguez/Flickr, CC BY

Après que le maire de Cannes David Lisnard eut décidé d’interdire le burkini des plages de sa ville, pas moins de 15 stations balnéaires lui ont emboîté le pas, avant que le Conseil d'État suspende ces arrêtés.

Au-delà de cette bataille juridique, les arguments en faveur d’une telle interdiction se répartissent en trois catégories principales. Premièrement, on invoque la défense de la laïcité. Deuxièmement, cette tenue résulte d’une doctrine profondément misogyne qui perçoit le corps des femmes comme quelque chose de honteux. Le Premier ministre, Manuel Valls, n'en continue pas moins à utiliser cet argument. Enfin, le burkini est érigé en menace à l’ordre public.

Mais aucun de ces arguments ne résiste véritablement aux critiques des militants des droits de l’Homme, qui qualifient cette interdiction de fondamentalement islamophobe.

Les subtilités de la laïcité

Le décret pris par la mairie de Cannes invoquait explicitement les valeurs laïques. Il interdisait à quiconque qui ne serait pas « habillé d’une manière respectueuse de la laïcité » d’accéder à des plages publiques. Or l’État français a uniquement banni les symboles religieux « ostentatoires » dans les écoles et dans les administrations au nom du principe de laïcité (la stricte séparation entre l’État et la sphère religieuse). Dans l’espace public, la laïcité est censée garantir le respect du pluralisme religieux. L’Observatoire de la laïcité a ainsi rappelé, dans un tweet, qu’une telle interdiction ne peut « se fonder sur le principe de laïcité ».

Si les voiles couvrant l’ensemble du visage – tels que la burqa ou le niqab – ont été décrétés illégaux, ce n’est pas en vertu du principe de laïcité mais pour une question de sécurité : ces vêtements ne permettent pas d’identifier la personne qui les porte. Or ce n’est pas le cas du burkini.

En confiant à la police le soin de faire respecter cette interdiction du burkini, les autorités de Cannes ont ainsi conforté l’idée selon laquelle le « fondamentalisme laïc » serait devenu un vecteur d’exclusion des musulmans de la société française.

Attitudes néo-coloniales

D’autres responsables politiques, comme Laurence Rossignol, la ministre des droits des femmes, assure que le burkini reflète une « vision profondément archaïque de la place de la femme dans la société », sans tenir compte du point de vue des femmes musulmanes qui affirment le porter de leur plein gré.

Un burkini en vente. Landahlauts, CC BY-NC-SA

Ces propos traduisent la persistance d’une attitude de type colonial chez de nombreux politiciens français non-musulmans, qui se sentent en droit de dicter aux femmes musulmanes ce qui est le mieux pour elles. Auparavant, Laurence Rossignol avait comparé les femmes qui portent le voile par choix aux « nègres américains qui étaient pour l’esclavage ».

Loin de soutenir les droits des femmes, l’interdiction du burkini ne ferait que nourrir un sentiment de persécution chez les femmes qui le portent. Il en irait de même pour celles qui n’ont pas eu voix au chapitre : une telle interdiction ne leur serait d’aucun secours. Car cette mesure ne défie en rien l’autorité patriarcale exercée sur les corps féminins dans un foyer. Bien au contraire, elle restreint encore davantage la vie des femmes voilées en lui substituant l’autorité de l’État dans l’espace public.

Ouvrir la boîte de l’islamophobie

Les partisans de l’interdiction affirment que, dans un contexte très tendu, suite aux récentes attaques terroristes, porter ce type de vêtement islamique serait une forme de provocation. C’est, notamment, ce qu’a expliqué Pierre-Ange Vivoni, le maire (socialiste) de Sisco (Corse), quand il a de décidé de bannir le burkini suite aux violents incidents survenus le 13 août sur le territoire de sa commune. Les premiers témoignages sur cette affaire ont fait état d’une rixe entre des habitants originaires de cette région et des personnes issues de l’immigration marocaine. Celle-ci aurait commencé lorsque des étrangers ont voulu photographier une femme vêtue d’un burkini. Le maire a alors expliqué que l’interdiction de cette tenue visait à préserver la sécurité de la population, y compris les habitants d’origine maghrébine.

Or ces premières « informations » se sont révélées totalement fausses : aucune des femmes impliquées dans cette affaire n’était vêtue d’un quelconque burkini au moment de l’incident. L’interdiction n’en a pas moins été maintenue à Sisco, comme ailleurs, avant que le Conseil d'État ne la suspende.

Se sentir « provoqué » par le burkini, c’est avant tout se sentir provoqué par la visibilité des musulmans. L’interdire revient à sanctionner les femmes musulmanes sur la base de préjugés des autres. En outre, une telle attitude ne tient pas compte de la possibilité de consolider la cohésion sociale en permettant aux femmes voilées d’accéder aux mêmes espaces que leurs compatriotes non musulmans.

Les discours tenus sur la nécessité de garantir l’ordre public ont eu, parfois, des accents ouvertement islamophobes. Thierry Migoule, le directeur des services municipaux à Cannes, a ainsi estimé indispensable d’interdire « les tenues ostentatoires » qui font « référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre », ignorant au passage sciemment les victimes musulmanes des attaques récentes. À peine un mois après que les musulmans venus rendre hommage à leurs amis et membres de leurs familles tués à Nice, le 14 juillet, ont été la cible d’insultes racistes, ces propos sont non seulement détestables mais aussi irresponsables.

Divisions accrues

Feiza Ben Mohammed, la porte-parole de la Fédération des musulmans du Sud, redoute qu’une telle stigmatisation fasse le jeu des recruteurs de l’État islamique. Cette crainte semble fondée : certains chercheurs mentionnent le sentiment d’exclusion comme l’un des facteurs sous-tendant les phénomènes de radicalisation d’une minorité de musulmans français. L’interdiction du burkini ne peut qu’exacerber ce sentiment. Il convient, par ailleurs, de rappeler que la mise en place de mesures répressives visant les musulmans européens fait partie intégrante de la stratégie de l’État islamique.

Au lendemain des incidents à Sisco, d’importantes forces de police ont été déployées aux abords de Bastia pour empêcher une foule de quelque 200 personnes scandant des « On est chez nous » de pénétrer dans un quartier périphérique où résident de nombreuses personnes d’origine maghrébine. Compte tenu de la récente mise en garde du patron des services de sécurité intérieure (DGSI) concernant un risque de confrontation entre « l’extrême droite et le monde musulman », ces scènes sont tout aussi préoccupantes.

Aujourd’hui plus que jamais, la France a besoin d’unité. Or le durcissement de la législation visant les femmes voilées ne pourrait que diviser davantage un pays l'est déjà fortement.

This article was originally published in English