Catalogne : les leçons paradoxales d'un scrutin

«Estelada», le drapeau des indépendantistes catalans, brandi lors de l'élection du 21 décembre 2017. Pau Barrena / AFP

Au lendemain des élections régionales en Catalogne du 21 décembre, la vie politique semble avoir accompli une complète révolution, au sens astronomique du terme, c’est-à-dire un retour à la situation issue des urnes en septembre 2015 : une majorité de sièges indépendantistes au Parlament, mais une majorité de voix unionistes. La constance de ce résultat rappelle, à ceux qui considéraient l’indépendantisme comme une fièvre passagère attisée par des responsables politiques incendiaires, la profondeur de la crise catalane. Pourtant, des choses ont changé.

Le bloc indépendantiste a résisté

D’abord, l’État espagnol s’est montré plus fort que ne l’attendaient les indépendantistes avec son opposition à toute forme de dialogue hors du cadre constitutionnel de 1978 et l’application sans grand remous de l’article 155 qui prévoit une mise sous tutelle de la Généralité de Catalogne. Mais l’effondrement du Parti Populaire dans le Principat semble bien correspondre à un rejet massif de la gestion de la crise par Mariano Rajoy : en Catalogne, le PP est désormais identifié comme l’une des données du problème, certainement pas comme sa solution.

À l’issue du scrutin, les indépendantistes ont clairement gagné puisqu’ils totalisent 70 sièges dans un Parlement où la majorité est à 68 : avec seulement 2 sièges en moins par rapport à 2015, le bloc indépendantiste a résisté et n’a pas payé les conséquences de l’échec du « procès ». Mais la CUP, petit parti anticapitaliste qui maintenait une forte pression sur le camp indépendantiste, n’est plus en mesure de peser.

Autre surprise : la gauche républicaine (ERC) n’a pas pris l’avantage sur la coalition rassemblée par Carles Puigdemont : étonnante résilience de la vieille classe dirigeante catalane, celle qui gouverna la région presque continûment depuis 1980, mais aussi effet d’un légitimisme dont l’ex-Président de la Généralité a su profiter. Pour reprendre l’expression d’Enric Juliana, directeur adjoint de La Vanguardia, le « gène Convergent », du nom de l’ancienne coalition catalaniste conservatrice – Convergència i Uni–, a bel et bien su muter pour résister.

Ciudadanos, l’autre vainqueur

L’autre gagnant du scrutin est le parti Ciudadanos, né en Catalogne en 2005 (Ciutadans), en réaction à la poussée catalaniste. Pour la première fois depuis 1980, un parti non affilié au catalanisme est le premier parti de Catalogne. Désormais, les partisans unionistes ont structuré un mouvement politique aussi durable que son concurrent indépendantiste dont les puissants relais sociaux étaient plus anciens.

La joie des dirigeants de Ciudadanos, au soir du 21 décembre. Pau Barrena/AFP

Et chez les constitutionnalistes, enfin, l’union semble impossible entre les forces politiques présentes : un PP à bout de souffle qui n’a pas su profiter de l’effet « vote utile » et un Parti socialiste catalan (PSC) réduit aux acquêts et dont les rêves fédéralistes partent en fumée. De ce côté-ci, on voit mal comment l’appoint de Podemos-Podem, en net recul, pourrait constituer un gouvernement stable pour la Catalogne. En face, les indépendantistes, pour peu qu’ils s’allient une fois encore, sont par contre en capacité d’élire à nouveau Carles Puigdemont comme prochain Président.

Virage à droite… et vers l’inconnu

Épisode supplémentaire dans la lutte sans merci que se livrent les anciens partis issus de la transition démocratique (PP, PSC, « Convergents ») et les « nouveaux partis » émergents depuis la crise économique de 2007 (CUP, Podemos, Ciudadanos et dans une certaine mesure, ERC), ces élections marquent surtout un virage à droite, puisque Ciudadanos et « Convergents » dépassent nettement les forces de gauche.

Mais à droite, la montée en puissance de Ciudadanos, parti sans passé et sans corruption, bouleverse le jeu politique espagnol et déstabilise Mariano Rajoy. De plus, ce dernier, chef du gouvernement, n’a plus de relais en Catalogne pour gérer la crise, instituant une asymétrie politique redoutable.

Gouvernement indépendantiste sans indépendance, républicains sans République, unionistes sans union : telles sont les leçons paradoxales de ce scrutin. Mais que l’on considère la force persistante de l’indépendantisme ou celle, plus récente, de Ciudadanos, les Catalans dans leur ensemble, fidèles à leur histoire, semblent bien décidés à prendre la tête d’un renouveau profond de la vie politique espagnole.