Andrew Scheer au côté de l'ancien premier ministre Stephen Harper, à la Chambre des commune, en 2011. La Presse Canadienne/Adrian Wyld

Ce que le legs de Stephen Harper nous enseigne à propos d’Andrew Scheer et de sa gestion des enjeux sociaux

À l’approche des élections fédérales canadiennes, les opinions d’Andrew Scheer à l’égard de l’avortement et du mariage entre personnes du même sexe ont fait l’objet d’une attention considérable.

En raison de ses messages incohérents sur l’avortement et de son opposition manifeste au mariage gai, certaines personnes ont exprimé une inquiétude quant à la possibilité que M. Scheer rouvre ces débats à la Chambre des communes, dans le cas où il deviendrait premier ministre.

D’autres, à l’opposé, ont balayé ces préoccupations du revers de la main, au motif que le leader du parti conservateur suivra les traces de l’ancien premier ministre Stephen Harper et rejettera cette possibilité.

Scheer, alors conférencier, et Harper observent le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu signer un livre d'or sur la Colline du Parlement à Ottawa en mars 2012. La Presse Canadienne/Adrian Wyld

Bien que cette question ait son importance, ce n’est pas la seule qu’il faut se poser. Nous devons également poser des questions qui nous aideront à mieux comprendre comment les opinions d’Andrew Scheer sur des enjeux comme l’avortement et le mariage gai pourraient influer sur sa façon de gouverner le pays – qu’il décide ou non d’y revenir à la Chambre des communes.

La position de M. Scheer sur le droit des femmes à l’avortement et sur celui des couples de même sexe au mariage ressemble beaucoup à celle de Stephen Harper. Souvent surnommé « Stephen Harper 2.0 » ou « Stephen Harper avec un sourire », Andrew Scheer se fie à son prédécesseur pour le conseiller et l’aider dans le financement de sa campagne.

Les deux hommes sont étroitement associés, tant au chapitre des engagements idéologiques qu’à celui de la démarche politique. De fait, le parti conservateur mise souvent sur ces similitudes pour susciter la sympathie d’électeurs potentiels.

Alors, si nous voulons avoir une idée de la manière dont Andrew Scheer élaborerait des politiques, nous aurions tout intérêt à nous rappeler comment Stephen Harper s’y prenait.

Stephen Harper et la santé maternelle

Prenons par exemple la politique internationale de M. Harper en matière de santé maternelle. Lancée en 2010, cette politique a été sévèrement critiquée parce qu’elle excluait le financement des avortements dans les pays en voie de développement et n’honorait pas la promesse de contribuer au [programme de distribution de contraceptifs] du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) (https://www.therecord.com/news-story/6381488-un-agency-slams-canada-s-maternal-health-policy/.

Stephen Harper s’adressant aux médias durant une conférence de presse à la suite du Sommet sur la santé des mères, des nouveau-nés et des enfants, à Toronto, en mai 2014. La Presse Canadienne/Nathan Denette

Prenant la parole à l’occasion d’un événement à Ottawa en 2016, le directeur général du FNUAP a déclaré que cette politique traitait les femmes « comme des corps qui accouchent de bébés » plutôt que comme « des êtres humains pourvus de droits et de dignité ».).

De même, le directeur général d’Action Canada pour la santé et les droits sexuels a soutenu que la politique « instrumentalisait les femmes comme porteuses d’enfants » tout en faisant fi des preuves abondantes corroborant un besoin urgent en matière de planification des naissances.

Il est difficile de ne pas tracer une ligne droite entre les opinions de Stephen Harper sur les droits de procréation et ses décisions politiques en ce qui concerne la santé maternelle. Au cours de sa période au pouvoir, l’ancien premier ministre a pris un certain nombre de décisions qui ont eu pour effet de rendre plus difficile pour les femmes d’exercer le contrôle sur leurs capacités en matière de procréation et leurs réalités familiales.

L’exemple le plus frappant demeure sans doute sa décision de démanteler un programme national de garderies, qui avait été ratifié par l’ensemble des provinces canadiennes, pour le remplacer par une prestation imposable de 100 dollars par mois.

Cependant, d’autres décisions sont souvent passées inaperçues, comme celle de supprimer une question au formulaire détaillé de recensement) qui permettait au gouvernement de recueillir des données sur le travail non rémunéré, notamment les tâches ménagères, les responsabilités à titre de personne aidante et les soins aux personnes âgées.

Figurant au questionnaire de recensement depuis la participation du Canada à la conférence mondiale sur les femmes, tenue sous l’égide de l’ONU, en 1995, cette question permettait une estimation détaillée de la somme démesurément élevée de travail non rémunéré accompli par les femmes au foyer dans un contexte d’élaboration de politiques en matière d’emploi.

Aucune protection pour les personnes LGBTQ

Comme dans le cas du débat sur l’avortement, Stephen Harper a choisi de ne pas rouvrir celui concernant le mariage de personnes de même sexe. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il souhaitait protéger les droits des membres de la communauté LGBTQ. Non seulement a‑t‑il mis fin à ce qu’on appelait le Programme de contestation judiciaire – qui permettait aux personnes LGBTQ de lutter pour leurs droits constitutionnels – mais il s’est aussi entouré de personnages polarisants.

L’une de ces personnalités les plus marquantes reste sans doute Charles McVety, leader du mouvement chrétien évangélique et militant anti-LGBTQ.

Durant le mandat de M. Harper à la tête du pays, Charles McVety s’est fait largement connaître au pays pour ses efforts visant à abroger la loi légalisant le mariage de personnes du même sexe ainsi que pour son rôle dans la rédaction d’une loi destinée à rendre inadmissibles à des crédits d’impôt les cinéastes canadiens dont les films « faisaient la promotion de l’homosexualité ».

Au bout du compte, les deux initiatives ont échoué.

Bien que le militantisme anti-LGBTQ de Charles McVety n’ait pas donné de grand résultats sous le règne de Stephen Harper, il s’est révélé plutôt efficace sous celui de Doug Ford, premier ministre de l’Ontario. M. McVety a joué un rôle de premier plan dans l’ascension de Ford à la tête du parti conservateur, et demeure aujourd’hui un de ses plus importants alliés.

Un alignement des politiques

Que l’on pense à la mouture initiale du programme d’éducation sexuelle provinciale de Ford ou à la création d’une « ligne téléphonique de délation ») conçue pour dissuader les enseignants de discuter d’enjeux LGBTQ dans leur classe, plusieurs initiatives du premier ministre ontarien sont alignées sur les politiques de Charles McVety.

Andrew Scheer n’est ni Stephen Harper ni Doug Ford. Pourtant, les gouvernements Harper et Ford nous enseignent que les politiciens entretenant des points de vue semblables à ceux d’Andrew Scheer tendent à nourrir des liens étroits, non seulement parce qu’ils prennent des décisions politiques similaires, mais aussi parce qu’ils s’entourent des mêmes personnes.

Encore plus que le gouvernement Ford, le gouvernement Harper a fait la démonstration qu’un leader peut promettre de ne pas rouvrir de débat – que ce soit sur l’avortement ou le mariage entre personnes du même sexe – tout en continuant d’élaborer des politiques qui minent les droits des femmes et des personnes LGBTQ.

Ainsi, prétendre que les positions d’Andrew Scheer sur le droit à l’avortement ou le mariage gai sont sans importance dans la mesure où il refuse de rouvrir le débat à ces sujets, c’est rater l’essentiel.

Les vues d’Andrew Sheer n’existent pas dans l’abstrait; elles auront vraisemblablement un effet sur sa façon de gouverner le pays s’il remporte les élections le 21 octobre prochain.

This article was originally published in English