Climat : comment la question des modes de vie est devenue centrale

Dans un magasin de vente en vrac. Shutterstock

Cet article est publié dans le cadre du Forum international de la météo et du climat, qui se tiendra à Paris du 25 au 28 mai 2019 et dont The Conversation est partenaire. Retrouvez toutes les infos pratiques pour prendre part à ce rendez-vous sur le site du Forum : forumeteoclimat.com.


En 2018, le GIEC a rappelé et précisé l’objectif d’atteindre la neutralité carbone pour la seconde moitié du XXIe siècle. Inscrit dans l’Accord de Paris sur le climat de 2015, cet objectif doit permettre de limiter le réchauffement à +1,5 °C en moyenne au niveau mondial.

Cette « neutralité » implique un équilibre entre le CO2 émis et le CO2 absorbé. Pour un monde neutre en CO2 en 2050, il faudra aussi une forte réduction d’autres gaz à effet de serre – méthane et protoxyde d’azote par exemple, principalement liés à l’élevage ou aux engrais.

Des pays cherchent déjà à traduire cet objectif et à s’engager sur la voie de la neutralité ; ainsi des 19 membres de la coalition « Neutralité carbone », parmi lesquels la France, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande ont déjà entamé des démarches législatives.

C’est qu’au-delà des projections biophysiques globales du GIEC – déterminant ce que la planète peut et pourra absorber avec ses forêts et ses océans notamment –, les réductions d’émissions doivent être impulsées au niveau national.

La problématique émergente des modes de vie

Pour identifier les implications de l’objectif de l’Accord de Paris, les gouvernements sont donc encouragés à préparer d’ici fin 2020 des stratégies de développement socio-économiques de long terme (horizon 2050). Si un pays s’engage à atteindre la neutralité, tracer une trajectoire à partir d’aujourd’hui vers cet objectif fait apparaître des implications majeures en matière d’émissions possibles pour différents secteurs (production d’énergie, transport, bâtiment, agriculture, industrie), et donc pour leurs activités et technologies futures.

Étant donné la durée de vie de nos décisions d’infrastructure ou d’utilisation des sols, on se rend vite compte que ce « long terme » se prépare en fait dès maintenant.

Jusqu’à récemment, les scénarios de décarbonation, comme ceux que produit régulièrement le GIEC, reposaient principalement sur un recours à des leviers technologiques et des outils économiques. Mais l’ambition de neutralité carbone et le retard pris en matière d’action climatique depuis des années conduisent scientifiques et décideurs à envisager des leviers supplémentaires.

Le changement des comportements et des modes de vie est ainsi devenu un nouveau champ de solutions pour faire face aux changements climatiques. On parle ici principalement de changer les modes de vie des pays développés – qui impactent aujourd’hui de manière disproportionnée les limites environnementales de la planète – mais aussi d’intégrer l’émergence d’une classe moyenne mondiale, dont les futures pratiques de consommation auront un impact majeur.


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Ça commence dans l’assiette

De quels comportements et modes de vie parle-t-on ? On peut commencer par se pencher sur le contenu de nos assiettes.

Un nombre croissant d’études ont souligné ces derniers mois la nécessité de faire évoluer les régimes alimentaires vers un modèle soutenable pour la planète – et tout particulièrement le « régime occidental » – à travers la réduction de la consommation de viande, par exemple, souvent produite sur un mode intensif ou industriel.

Nourrir et élever les troupeaux mobilise en effet les trois quarts de l’usage agricole des sols au niveau mondial et génère 14,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ; cela est notamment imputable à la digestion des ruminants ou à la déforestation et aux engrais utilisés pour produire du soja ou des céréales visant à nourrir le cheptel (volailles ou porcs principalement).

Ces recommandations sont évidemment à nuancer selon les pays : un Européen consomme aujourd’hui en moyenne 2,5 fois moins de bœuf qu’un Américain… mais 5 fois plus qu’un Indien, dont le régime est essentiellement végétarien.

Limiter la part de viande et de produits laitiers, et donc diminuer la pression sur les forêts, permettra d’éviter un autre écueil. Car atteindre la neutralité carbone au niveau mondial ne pourra pas reposer uniquement sur des leviers comportementaux ou technologiques pour réduire les émissions ; il faudra non seulement préserver les capacités existantes de stockage de carbone, comme les forêts ou l’océan, mais même les accroître.

Outre les puits de carbone naturels, de nombreux scénarios à 2050 ont également recours à des technologies de capture et stockage du carbone. Le GIEC a toutefois pointé les incertitudes technologiques et les risques écologiques et sociaux d’une utilisation massive de ces technologies.

On le voit, la question de la stratégie à adopter, notamment entre changements comportementaux ou technologies de stockage, est éminemment politique : quels changements nous paraissent souhaitables, lesquels nous paraissent trop risqués ou incertains ?

Conso et mobilité

Au-delà de l’agriculture et du régime alimentaire, la même modération doit s’envisager pour la consommation de biens matériels et de services. Prenons l’exemple britannique : malgré une réduction significative des émissions domestiques, l’empreinte climat du pays n’a fait que de maigres progrès car les émissions totales de gaz à effet de serre liées à la consommation des Britanniques n’ont baissé que de 3 % en 20 ans (de 1997 à 2016).

Il est également nécessaire de revoir nos pratiques de mobilité, que ce soit l’usage de la voiture individuelle au quotidien ou l’usage de l’avion, plus occasionnel mais particulièrement difficile à décarboner à long terme.

Les débats sur ces changements sont fortement reliés à nos normes culturelles et sociales, et donnent déjà lieu à des initiatives citoyennes. On peut citer par exemple le « flygskam » suédois qui consiste à rendre négatif socialement l’usage de l’avion, ou les propositions concrètes d’une ONG pour rationner l’usage de l’avion.

Changements individuels, changement de société

Fort heureusement, certains changements de mode de vie répondent à d’autres préoccupations actuelles des citoyens et nous observons déjà certaines dynamiques dans la société.

Que le moteur du changement soit un bénéfice attendu pour son bien-être physique ou une préoccupation plus lointaine pour l’avenir collectif, il est certain qu’un régime alimentaire meilleur pour la planète – pour le climat mais aussi pour la biodiversité – est également souvent meilleur pour la santé car nous mangeons aujourd’hui trop carné, trop gras, trop sucré.

Avec des motivations souvent complexes, nous observons, en France par exemple, une tendance à la baisse de la consommation de viande de l’ordre de 20 % – consommation passée de 58 à 46 grammes par jour en 10 ans, entre 2007 et 2016.

Utiliser des mobilités douces actives, comme la marche ou le vélo, a également un effet bénéfique sur sa propre santé mais aussi sur celle des autres en réduisant la pollution locale. Privilégier les circuits courts ou la réparation au renouvellement des biens matériels peut favoriser l’emploi et la cohésion locale.

Ces changements souvent vus comme « individuels » dessinent en fait une perspective plus large de changement de la société.

Toutes les disciplines convoquées

Beaucoup de questions restent à instruire pour mieux comprendre ces changements possibles de mode de vie : comment les chercheurs pourront-ils se saisir, pour leurs projections d’avenir, de ces modifications des comportements ? Comment montrer aux citoyens le lien entre les gestes individuels et les transformations plus profondes de la société face au problème mondial du climat ? Quel rôle les pouvoirs publics jouent-ils pour susciter et accompagner ces changements nécessaires ? Offriront-ils des alternatives accessibles, par exemple pour l’alimentation ou la mobilité ? Comment les entreprises et les médias façonnent-ils nos modes de vie, actuels et futurs ?

Il semble aujourd’hui évident que toutes ces questions trouveront leurs réponses au carrefour de nombreuses disciplines, que ce soit les sciences de l’environnement, l’ingénierie, la sociologie ou encore la psychologie.