Comment le changement climatique va redessiner les forêts

Dans les Alpes, 40 % du territoire est recouvert de forêts. ClearFrost/flickr, CC BY-SA

La forêt rend de nombreux services écosystémiques. En zones de montagne, outre la production de bois, elle joue un rôle important de protection en réduisant les risques liés aux mouvements gravitaires rapides. Elle est également source de biodiversité, mais c’est aussi un espace d’accueil du public et de loisir et les forestiers contribuent à l’entretien des paysages.

Prenons les Alpes : leur territoire est couvert à 40 % par de la forêt, contre 30 % en moyenne nationale. Une production annuelle de 7,5 millions de m3 y est exploitée, dont 60 % de résineux – l’exploitation annuelle de 1 000 m3 de bois représente quatre emplois dans la filière bois, ce qui fait de la forêt un important pourvoyeur d’emplois.

Un glissement vers le haut

Le réchauffement et la survenue de climats plus secs auront des conséquences considérables pour les territoires de montagne – où la température chute de 0,6 °C par tranche de 100 mètres d’altitude. Une élévation de la température de 2 °C degrés ferait monter de 300 mètres l’aspect actuel d’une zone de montagne. Or les scénarios les plus probables prévoient une élévation de 2 à 5 °C, de sorte que ce « glissement vers le haut » pourrait atteindre jusqu’à 900 mètres.

La végétation en zone de montagne est répartie en fonction de l’altitude (étagement de la végétation). Au-delà de l’étage subalpin, caractérisé par des forêts de résineux, se trouve une zone limite, dite de « combat », à partir de laquelle la végétation forestière ne pousse pas. Une augmentation de 2 °C fera remonter cette limite de plusieurs centaines de mètres, ce qui aura d’énormes conséquences en matière de gestion des risques naturels. Nous trouverons de la forêt dans des secteurs où il n’y en avait pas jusqu’à présent. En revanche, cette élévation de la présence des arbres aura des conséquences positives en améliorant la stabilité du manteau neigeux et en limitant les départs d’avalanche.

Chris Wilkinson/flickr, CC BY-NC-SA
Nous allons assister à une migration des essences, certes limitée par des barrières naturelles dues aux reliefs, par la géomorphologie et par la diversité des sols. Cette migration suivra un mouvement général nord-nord-est et nous trouverons des feuillus à une plus haute altitude, au détriment des résineux. Aujourd’hui, la production de bois utilise 60 % de résineux, mais le rapport risque de s’inverser, ce qui obligera la filière bois à privilégier l’exploitation du bois-énergie et à modifier ses pratiques pour celle du bois d’œuvre. D’autre part, le relief rendant difficile l’accès à la ressource, elle devra se doter des outils nécessaires pour aller chercher celle-ci de plus en plus haut. En résumé, la profession doit anticiper une adaptation de ses pratiques, et une réflexion sur l’aménagement du territoire devra être menée.

Une grande faculté d’adaptation

Certes, la forêt poussera mieux, plus haut, et elle sera plus productive, mais elle sera aussi confrontée à l’apparition de toute une série d’éléments indésirables : problèmes phytosanitaires, insectes ravageurs. La chenille processionnaire du pin est désormais présente en altitude et le gui a remonté de deux cents mètres. Cependant, les zones de montagne ont de larges facultés d’adaptation, car le renouvellement des peuplements forestiers se fait essentiellement par régénération naturelle, ce qui permettra au patrimoine génétique de bien s’adapter.

Pour ce qui est des risques naturels, la communauté scientifique dans son ensemble prévoit l’augmentation, à court et moyen termes, des mouvements de terrain superficiels liés aux alternances de périodes de gel et de dégel, qui seront beaucoup plus marquées, et à la survenue, en moyenne tous les dix ans, d’une année catastrophique. Mes collègues qui travaillent sur cette question n’ont pas produit de statistiques tendant à démontrer une augmentation ou une diminution des avalanches. Nous ne pouvons pas dire aujourd’hui quelles seront les conséquences du changement climatique sur ce phénomène. Pour ce qui concerne les crues torrentielles, nous en enregistrerons davantage en période hivernale, mais elles ne causeront pas plus de dégâts.

Aujourd’hui, 30 % des forêts de montagne jouent un rôle de protection active contre les phénomènes naturels. Mais l’entretien des versants boisés coûte cher. Il ne s’agit plus de gérer un écosystème, mais un ouvrage de protection naturelle, ce qui implique de se rendre sur le terrain, d’assurer la régénération des peuplements, de couper des arbres pour éventuellement les laisser sur place. Cette démarche est très efficace contre un certain type de phénomènes rocheux, contre les avalanches et contre les glissements superficiels. Si l’augmentation de la température de 2 °C se confirme, on estime que la surface des forêts ayant une fonction de protection passera de 30 à 38 %, voire à 40 %. La montée en altitude des feuillus rendra les forêts plus efficaces contre les chutes de pierres et celle des résineux diminuera le risque d’avalanche.

La montagne est aujourd’hui notre laboratoire à ciel ouvert. Dans les Alpes du nord, les chercheurs de l’Irstea disposent d’une « zone atelier », gérée avec la communauté scientifique française (CNRS, universités…) et européenne au travers de nombreux projets – à l’image de NEWFOR (New Technologies for a Better Mountain Forest Timber Mobilization), ARANGE (Advanced Multifunctional Management of European Mountain Forests) ou encore BACCARA (Biodiversity and Climate Change, A Risk Analysis).


Les chercheurs d’Irstea seront présents au Grand Palais, du 4 au 10 décembre, sur le stand « Recherche Publique » dans le cadre de l’événement « Solutions COP21 ». Frédéric Berger y fera une intervention grand public sur « Le devenir de la forêt en question », le lundi 7 décembre à 14h00. Irstea sera également présent au Bourget au Village Génération Climat le samedi 5 décembre à 15h00, sur le thème « Comment évaluer l’efficacité des politiques de développement durable ? ».