Contre l’hystérie identitaire, le cosmopolitisme

Place de la République, à Paris (2015). Olivier Ortelpa/Flickr, CC BY

On pourrait se contenter d’écrire que le fondement ultime du cosmopolitisme est l’humaine fraternité dans la mort, « fraternité d’aucune patrie, d’aucune religion, d’aucune identité, fraternité sans lieu tout simplement, de ceux que ne relie que la tendresse de pitié pour l’infinie solitude et le désœuvrement de qui va mourir, c’est-à-dire pour chacun comme autre soi-même » (Yves Cusset, Prendre sa part à la misère du monde : pour une philosophie de l’accueil). Mais le lecteur serait en droit d’exiger d’autres justifications.

La principale, je la formulerai simplement : quelles raisons pourraient s’opposer à ce que la justice s’étende à l’humanité tout entière, les hasards du lieu de naissance n’étant évidemment pas une variable pertinente ? Face à des inégalités si injustes que nous ne pourrions les imaginer si nous ne les rencontrions pas, le devoir d’assistance ne suffit pas. Or nous savons bien que les conflits à propos de la distribution des biens transcendent les frontières. Il s’agit, dès lors, de décrire les circonstances, essentiellement l’augmentation du volume des transactions commerciales et l’existence d’institutions qui influencent la distribution des richesses (OMC, FMI, Banque mondiale, etc.), qui rendent nécessaire une justice distributive globale.

Si l’on admet que les institutions déterminent largement nos chances de réussite – ne serait-ce que parce que les inégalités produisent des structures de pouvoir dont l’influence sur le cours de nos vies est peu discutable –, il relève de notre responsabilité de lutter contre des avantages moralement arbitraires, c’est-à-dire qui relèvent des circonstances et non des choix. Dans une perspective cosmopolitique, une théorie de la justice globale est donc nécessaire.

Celle-ci suppose un renouvellement du concept de citoyenneté qui conduit à reconnaître à chacun des droits liés à son appartenance au monde.

Relativiser nos appartenances

Si l’on peut légitimement se sentir appartenir à une nation, à une religion ou à tout autre entité collective, nous devons être capables d’imaginer, dans le temps et dans l’espace, d’autres appartenances. Cette variation permise par l’intelligence permet d’échapper aux passions haineuses et destructrices :

« Une personne n’existe en tant que telle que si elle peut se concevoir elle-même comme distincte de toutes les marques d’identité passive ou reçue. » Pierre Guenancia, « L’identité »

Cet acte de représentation nous autorise à relativiser nos propres allégeances : le cosmopolitisme doit être compris comme un principe de désappropriation par rapport aux communautés effectives. Il permet d’entrevoir la contingence des frontières, c’est-à-dire de souligner le vide normatif qui préside à leur fondement. Les frontières ne peuvent recevoir qu’une légitimation rétroactive, dans la mesure où les pratiques démocratiques constituent une communauté politique à laquelle on accorde généralement une valeur morale.

De cette communauté est-il acceptable d’exclure les non-citoyens, migrants ou demandeurs d’asile, lesquels sont évidemment affectés par les choix et les actions des citoyens ? On est en droit de considérer qu’il est plus satisfaisant de constituer un dèmos sur la base d’intérêts entremêlés que sur celle d’un territoire partagé, d’une histoire ou d’une nationalité communes.

En d’autres termes, les personnes affectées par une décision doivent pouvoir participer à la délibération collective. La citoyenneté universelle n’est pas une construction hors-sol ou une pure abstraction coupée du réel, mais « une citoyenneté dans le monde, c’est-à-dire qui prend acte du monde tel qu’il est » (Louis Lourme, Le nouvel âge de la citoyenneté mondiale).

Une éthique du passant

La conscience de la diversité et de la relativité des mœurs et des coutumes ne nous conduit pas à la dissolution de l’universel dans une mosaïque de différences, mais – au contraire – met en évidence le caractère cosmopolite de l’homme, ou plutôt la priorité du caractère humain sur le caractère national. On acceptera donc, je crois, qu’être citoyen du monde consiste à adopter, selon la belle expression d’Achille Mbembe, une éthique du passant. Si l’on reste évidemment toujours dans un lieu, notre intelligence nous permet d’irréaliser ces données, c’est-à-dire à ne plus les tenir comme des évidences. Que serait la liberté si l’on ne pouvait vraiment pas rompre avec cet accident qu’est le fait d’être né quelque part ?

Des migrants enregistrés à leur arrivée dans un centre au nord d’Athènes, le 11 mai. Louisa Gouliamaki/AFP

Il s’agit, dès lors, de considérer ce que requiert un « cosmopolitisme de l’accueil ». Celui-ci se distingue d’une politique de l’intégration, laquelle est pourtant devenue une valeur républicaine, notamment dans une incertaine opposition à l’assimilation. L’accueil exige la centralité de la figure de l’étranger, ce qui fait dire à Etienne Tassin qu’une politique cosmopolite est nécessairement une xénopolitique (« Cosmopolitique et xénopolitique », Raison présente, no 201, printemps 2017).

On ne peut, en effet, créer du commun qu’entre étrangers, précisément entre ceux qui n’ont au départ rien en commun. C’est l’enjeu de la politique que d’assembler ceux que rien ne prédispose à se lier. Un cosmopolitisme authentique partira donc des particularismes concrets. Le point de vue contraire d’universalisation neutralisante, qui est celui du républicanisme français, revient à supprimer l’étrangeté de l’étranger.

L’en-commun contre l’arbitraire de la naissance

Il nous faut tenir compte de la situation aujourd’hui créée par le phénomène migratoire. C’est le sort réservé aux migrants qu’il convient avant tout de considérer. Ainsi que l’écrit magnifiquement Patrick Chamoiseau, dans son appel, qu’il nomme mondialité, à franchir les frontières :

« Citoyens de cette mondialité, les voici inclassables – à la fois clandestins bannis expulsés expurgés exilés désolés voyageurs tapageurs réfugiés expatriés rapatriés mondialisés et démondialisés, dessalés ou noyés, demandeurs d’asile, demandeurs de tout ce qui peut manquer aux vertus de ce monde, demandeurs d’une autre cartographie de nos humanités ! » (Frères migrants, Seuil, 2017 p. 59)

Cette perspective est résolument internationaliste car elle insiste sur la nécessité d’une lutte contre les systèmes de pouvoir et de domination, lutte de résistance au nationalisme et au racisme. La démocratie à venir devra être celle d’un monde partagé par l’ensemble de ses ayants droit : « l’en-commun » (Achille Mbembe) présuppose un rapport de partage d’un monde dont nous sommes les passants. Une communauté politique digne doit dès lors inclure ceux qui sont victimes de l’arbitraire de la naissance.


Dernier livre paru : « Ronald Dworkin, l’empire des valeurs » (dir.), Classiques Garnier, 2017. La thématique de cet exposé sera développée ce lundi lors des « Lundis de la philosophie » dans le cadre du séminaire de Francis Wolff à l’École normale supérieure, 45 rue d’Ulm, salle Dussane (17h-19h).

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