Corée du Nord, à la recherche d’une « exit strategy »

Parade militaire à Pyongyang, le 15 avril 2017. Ed Jones/AFP

Les images accompagnant la retransmission de la parade militaire tenue à Pyongyang le 15 avril 2017 afin de marquer le 105e anniversaire de Kim Il-sung, père fondateur de la République populaire démocratique de Corée, ont donné à voir diverses représentations de la puissance nord-coréenne : militaire, politique et économique. Mais le débat reste entier sur la réalité tangible ou la virtualité des situations que le régime met en avant.

Toujours est-il est que, début août, la tension diplomatique autour de la Corée du Nord s'est accentuée, à la suite de l'escalade rhétorique entre les deux pays. Cette joute ainsi que l’attente liée à l’éventualité d’un sixième essai nucléaire et les deux tirs de missiles balistiques ratés qui ont suivi la parade militaire d'avril ont cristallisé l’attention – et les craintes de la communauté internationale – sur la dimension guerrière de la posture adoptée par Pyongyang. Toutefois, la mise en perspective appliquée de la puissance américaine en réponse à la scénographie belliqueuse de la Corée du Nord n’a pas manqué, elle aussi, de susciter analyses et discussions.

Le narratif construit par l’administration américaine autour des déclarations de ses responsables a également adopté le langage de la force comme illustrée par l’entrée en scène, retardée il est vrai, du porte-avions Carl Vinson ou du sous-marin nucléaire lanceur d’engin Michigan.

Dans cet environnement stratégique saturé d’images et de métaphores militaires, seule la Chine et ses différents appels au calme et à la retenue ont paru ménager un espace diplomatique en exhortant les parties en présence au dialogue. Après la guerre des mots, le scénario de la confrontation est-il le seul probable où le retour au dialogue est-il envisageable. Mais qui en détient les clefs ?

La Corée du Nord : une construction Potemkine ?

En dépit de l’avalanche d’images en provenance de Pyongyang, la réalité du régime nord-coréen et son fonctionnement politico-économique restent opaques. Le rythme des constructions d’immeubles dans la capitale, l’apparente abondance des magasins d’État complaisamment relatés par les médias occidentaux mettent en avant les efforts de Kim Jong-un pour faire de la capitale nord-coréenne la vitrine de la réussite du système. Les restrictions imposées par le renforcement successif des sanctions votées depuis 2006, date du premier essai nucléaire nord-coréen, sont apparemment sans effet sur le développement du pays et l’émergence d’une classe moyenne d’entrepreneurs enrichie par le commerce avec la Chine. Tel est, en tous cas, le sens de la démonstration tentée par Kim Jong-un en convoquant quelques 200 journalistes étrangers à une cérémonie d’inauguration d’un nouveau quartier résidentiel de Pyongyang, Ryomyong, deux jours avant l’imposant défilé du 15 avril.

Qu’en est-il vraiment et comment évaluer la réussite de la nouvelle ligne politique ou byungjin mis en avant par le jeune dirigeant depuis décembre 2011 ? Cette dernière pose le développement simultané du développement économique et des programmes d’armes de destruction massive. Or sur les deux plans, le doute persiste tant le régime entretient habilement l’ambiguïté. Ainsi, la prospérité vue à Pyongyang a-t-elle atteint le reste du pays ?

Lors du défilé du 15 avril 2017, un missile balistique inédit est présenté par les autorités nord-coréennes. Ed Jones :AFP

On retiendra, néanmoins, que le défilé du 15 avril a montré deux engins s’apparentant à des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) érigés sur des camions lanceurs et donnant corps aux affirmations du régime clamant qu’il en est aux étapes finales avant le lancement d’un missile de ce type décrit comme pouvant atteindre les États-Unis. D’autres missiles de type KN-08 et KN-14 ont été aperçus tandis que la perspective d’un sixième essai nucléaire, toujours en suspens, contribue à entretenir l’inéluctabilité d’un rapport de force où la supériorité quantitative et qualitative des États-Unis n’est guère décisive.

La nouvelle posture américaine : entre hasard et nécessité stratégique

Du côté américain, que ce soit le secrétaire d’État Rex Tillerson ou le vice-président Mike Pence lors de leurs récentes tournées asiatiques, la page de la « patience stratégique » apparaît tournée. Ce nouveau mantra de l’administration républicaine s’ajoute à celui qui fait de la Chine le médiateur désigné, si ce n’est la clef, de la crise nord-coréenne.

À ce discours dominant se superpose celui du Président Trump qui rappelle régulièrement que toutes les options, y compris militaires, sont à l’étude. Nul doute que les frappes américaines en Syrie et en Afghanistan ont pesé dans la surdétermination de Pyongyang et sa stratégie de pousser les lignes rouges tout comme elles ont décidé la Chine à s’investir, plus qu’elle ne l’aurait souhaité, dans la recherche d’une solution de sortie par le haut de la crise en cours.

Elle y est poussée par ses intérêts stratégiques de long terme, dont sa crainte viscérale d’un effondrement du régime nord-coréen comme de la perspective du chaos à sa porte à l’approche du XIXe Congrès du Parti communiste chinois (PCC) en octobre. Alors que Xi Jinping escompte briguer un nouveau mandat de 5 ans à la tête du pays, il doit composer avec une opinion publique de plus en plus hostile au régime de Pyongyang jugé aventuriste. Le quotidien chinois Global Times, expression très officielle de la ligne du PCC, n’hésite plus à dire que si Pyongyang est frappé par les États-Unis, ce sera bien par sa faute.

La Chine, malgré elle

Pour autant, en dépit de ses critiques vis-à-vis de l’unilatéralisme de Washington, la Chine apparaît sans prise réelle sur le leadership nord-coréen. Au fur et à mesure que la tension s’aggrave et en dépit de son rapprochement circonstanciel avec Moscou, elle apparaît otage d’un face à face entre Washington et Pyongyang dont elle craint de faire les frais.

En plaçant leur rencontre à Mar-a-Lago début avril, sous le signe de la démonstration de force en Syrie, Donald Trump s’adressait tout autant à Xi Jinping qu’au dirigeant nord-coréen. Tout en appelant de façon pressante la Chine à coopérer en utilisant pleinement ses leviers économiques sur Pyongyang, l’administration américaine lui a également fait comprendre qu’elle pourrait se passer de son aide.

Pékin a trouvé en la Russie un autre soutien répugnant à appliquer de nouvelles sanctions décidées par le Conseil de sécurité des Nations unies, notamment un embargo sur l’emploi de travailleurs nord-coréens. Mais cette alliance opportuniste de ces deux uniques alliés historiques ne semble pas de nature à inciter Pyongyang à modifier son comportement intransigeant.

L’inconnue politique sud-coréenne

À peine sorti d’un scandale politique qui a vu la destitution de la Présidente conservatrice Park, la Corée du Sud peine à faire entendre sa voix dans les discussions en cours. Prise dans un jeu complexe d’influence et de dépendance, elle semble marginalisée par une administration Trump omniprésente dans la gestion du dossier nord-coréen.

Cette position complexe, au carrefour des intérêts américains, chinois et nord-coréens pourrait pourtant permettre à Séoul de contribuer à créer un climat d’apaisement régional et faciliter la mise en place d’une exit strategy dont la péninsule a besoin. Le déploiement en cours du système de défense antimissile américain Thaad (Terminal High Altitude Area Defense) sur le sol sud-coréen a suscité une nette détérioration des relations sino-sud-coréennes. Au-delà de la menace nucléaire et balistique représentée par Pyongyang, la Chine perçoit clairement ce système comme dirigé contre ses intérêts stratégiques. Elle n’a pas hésité à recourir à des initiatives commerciales pénalisantes pour marquer son mécontentement et tenter d’influencer les élections présidentielles sud-coréennes prévues le 9 mai prochain.

Moon Jae-in, le favori de la présidentielle du 9 mai en Corée du Sud. Ahn Young-Joon/AFP

La montée des tensions en Asie du Nord-Est mêlant la crise nucléaire nord-coréenne, la relation sino-américaine et les enjeux liés au Thaad sont au cœur de la campagne électorale en cours et voit Séoul reprendre progressivement l’initiative sur un dossier qui touche au plus près sa sécurité. Figure de proue du Parti démocratique de Corée, Moon Jae-in, qui apparaît être le candidat le plus populaire, s’est révélé favorable à une reprise des contacts avec la Corée du Nord.

Son souhait affiché est de relancer un dialogue Nord-Sud en souffrance depuis la fermeture du complexe industriel de Kaesong décidé par la Présidente Park après le cinquième essai nord-coréen de septembre 2016. Le mouvement de balancier qui, traditionnellement, voit les relations intercoréennes se stabiliser et connaître d’appréciables développements sous une présidence sud-coréenne progressiste pourrait alors jouer et, en amorçant un nouveau cycle, mettre ainsi entre parenthèses les gesticulations militaires en cours.

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