Corées : réunification politique, intégration économique… et réticences à tous les étages

Un groupe d'étudiants à Pyongyang, le 10 juin 2018. Ed Jones / AFP

La réunification de la péninsule coréenne n’est pas un objectif envisageable à court-moyen terme, et peu probable à long terme, car elle supposerait un effondrement du régime nord-coréen qui, dans une telle perspective, réagirait violemment. De plus, au-delà des pétitions de principe, personne n’en veut réellement. Les Chinois, pas plus que les Russes, ne souhaitent voir les États-Unis se rapprocher de leur frontière. De leur côté, les Coréens du Sud sont effrayés par la note à payer et par la perspective d’accueillir des millions de « frères » fuyant le Nord. Enfin, le Japon craint le renforcement de son concurrent.

Un échec du sommet Kim-Trump de ce 12 juin, à Singapour, serait cependant dommageable pour les deux protagonistes. Ils perdraient tous les deux la face. Mais le plus grand perdant serait Trump qui se veut un maître du « deal ». Tandis que Kim, grâce à cette rencontre, obtenue sans aucune condition ou concession de sa part (du jamais vu en matière diplomatique), est parvenu à changer de statut : de chef d’un « pays voyou », il est devenu un adversaire presque fréquentable.

De cet échec résulterait aussi une longue période d’affrontements à l’issue imprévisible. C’est pourquoi il est plus probable que l’on parviendra à un accord flou de promesses de dénucléarisation de la péninsule à long terme et par étapes, en échange de la promesse d’un retrait progressif de la présence militaire américaine.

Cela ouvrirait la voie à la levée progressive des sanctions internationales et à l’intégration progressive de l’économie nord-coréenne, par l’intermédiaire de la Chine et de la Corée du Sud, dans l’économie mondiale. Ce qui sauverait la face de Trump et conviendrait à tous les autres protagonistes.

Après le nucléaire, cap sur le développement économique

Du côté de la Corée du Sud, l’actuel chef de l’État, Moon Jae-in, contrairement à la Présidente qui l’a précédé, représentante d’une ligne dure vis-à-vis du Nord, est favorable à un rapprochement. Le sommet qu’il a tenu en avril 2018 avec Kim Jong‑un a été une réussite, mais celle-ci reste soumise aux résultats du sommet Kim-Trump. Les objectifs attendus des deux sommets sont fortement imbriqués : dénucléarisation de la péninsule, conclusion d’un accord de paix, relance des relations intercoréennes pour déboucher sur la levée des sanctions et la normalisation des relations entre Pyongyang et Washington. Vaste programme !

À son arrivée au pouvoir en 2011, le programme de Kim Jong‑un se résumait en deux points qui assureraient sa légitimité : la création d’une force de dissuasion nucléaire opérationnelle et le développement économique de son pays. Le premier point est acquis, reste le second qui repose sur la levée des sanctions et une réforme économique profonde du pays.

Pratiquement tous les dirigeants des pays en développement pensent que le développement de leur pays passe par une intégration forte à l’économie mondiale. La réussite des pays d’Asie orientale n’est pas pour rien dans cette conviction. On peut donc penser que la religion de Kim sur ce point est faite.

Mais quel serait le modèle pour l’intégration économique de la Corée du Nord ?

Un modèle allemand… qui n’en est pas un

Le modèle allemand de réunification ne convient absolument pas au cas coréen. D’une part, il correspond à la disparition de la RDA ; d’autre part, il suppose la mise aux normes mondiales de l’économie nord-coréenne, comme la RDA a dû le faire pour s’adapter à ce qu’il est convenu d’appeler les acquis communautaires.

Kim Jong‑un, le leader nord-coréen, accueilli par le premier ministre de Singapour le 10 juin 2018. Roslan Rahman/AFP

Autre facteur qui disqualifie ce modèle : l’écart immense qui sépare les niveaux de vie entre les deux Corées. Grossièrement (car on ne dispose d’aucune donnée fiable pour la Corée du Nord), l’écart des PIB par habitant serait d’un à trente-neuf. Il n’était que d’un à dix entre les deux Allemagnes.

La grande pauvreté de la Corée du Nord est confirmée par les données des Nations unies sur l’aide alimentaire mondiale : elle est destinataire d’au moins 13 % du volume total des aides allouées à ce titre par le programme des Nations unies. La prévalence de la malnutrition reste un enjeu important : selon une étude menée en 2012, plus de 28 % des enfants souffrent d’un retard de croissance faute de micronutriments pendant les deux premières années de leur vie.

Le modèle pertinent de Deng Xiaoping

Compte tenu de son succès spectaculaire et de la proximité initiale des régimes politiques, le modèle le plus pertinent serait celui des réformes à la Deng Xiaoping entamées en 1978, suivies (autre exemple) dix ans plus tard par les réformes mises en œuvre au Vietnam. Dans un premier temps, on libère l’agriculture, base à l’époque de l’économie chinoise, et par ailleurs on ouvre des zones économiques spéciales pour faciliter l’implantation de multinationales et opérer des transferts de technologie.

Des réformes sont, semble-t-il, en cours. Ainsi les observateurs estiment que la croissance économique a été forte en Corée du Nord depuis 2014, grâce notamment à une loi de révision du statut des entreprises qui permet notamment aux paysans de vendre sur le marché intérieur jusqu’à 30 % de leur production. Celle-ci réduit aussi le rôle du Parti dans la gestion des entreprises en donnant à celle-ci la possibilité de travailler directement avec d’autres entreprises sur la base de prix négociés et non plus imposés. De même, il semble que des formes de propriété privée, ainsi que la création de pseudo firmes d’État, sont apparues.

Pour ce qui est des Zones économiques spéciales, cela reviendrait, de fait, à réactiver des zones qui existent déjà, mais sont asphyxiées par les sanctions internationales : la ZES de Rajin-Songbong (Rason) sur la côte de la mer du Japon (mer de l’Ouest pour les Coréens) créée en 1991 et, plus récemment, les zones de Whiwa et Hwanggumpyong, situées à la frontière chinoise. Pour l’instant, les investisseurs présents dans ces zones sont essentiellement des Chinois, quelques Russes et des Coréens pro-Pyongyang habitants au Japon.

Le précédent entre la Chine et Taïwan

Pour l’ouverture du commerce entre les deux frères ennemis, l’autre source d’inspiration, pourrait être trouvée dans l’évolution des rapports entre la Chine et Taiwan. Ces deux pays s’affrontent en permanence, depuis 1949, tant sur le plan politique que militaire. La Chine tente par tous les moyens d’isoler diplomatiquement Taiwan. Elle considérerait toute tentative de déclaration d’indépendance de l’île comme un casus belli. « Tous les actes et tous les stratagèmes visant à séparer la Chine sont voués à l’échec et s’exposeront à la condamnation populaire et à la punition de l’Histoire », a ainsi déclaré Xi Jinping lors de l’Assemblée nationale populaire de Chine du 20 mars 2018. Et personne ne peut croire qu’il s’agisse là d’une vaine menace.

En attendant, les relations économiques entre les deux côtés du détroit de Formose n’ont cessé de se développer au bénéfice des deux partenaires. De moins de 4 % avant les réformes à Pékin, les exportations de Taiwan vers la Chine sont passées à 11 % au moment de l’entrée de cette dernière (2001) et de Taiwan (2002) à l’OMC, et à 37 % aujourd’hui !

De la même façon, les entreprises taiwanaises ont fait le forcing pour investir en Chine où elles sont devenues des acteurs majeurs dans l’économie chinoise comme Foxconn qui, en 2018, emploie sur le continent un million trois cent mille employés. Les relations ont atteint un niveau de formalisation élevé avec le Economic Cooperation Framework Agreement (EFCA), qui prévoit en particulier l’entrée libre des produits chinois à Taiwan (ce qui était le cas dans l’autre sens dès 1980).

Un prometteur projet de gazoduc depuis la Russie

Du côté de la Corée du Sud, les grandes entreprises manifestent un intérêt vif, mais prudent compte tenu des expériences décevantes du passé, à leur implantation en Corée du Nord. En plus de leur intérêt économique intrinsèque, cela leur donnerait droit à un brevet de patriotisme. Pour les deux Corées, cela leur permettrait aussi de réduire leur dépendance à l’égard de la Chine qui peut s’avérer pesante.

Autre intérêt pour elles, l’accueil du gazoduc acheminant le gaz naturel de la région russe de la Kovykta (près d’Irkoutsk) par le Nord en direction de la Corée du Sud, en cas de succès dans les négociations entre la Chine, la Russie et la compagnie BP. Un autre projet de gazoduc pourrait relier les exploitations situées dans la partie russe des îles Sakhaline à la Corée du Sud.

Les projets ne manquent pas, donc, mais tout ceci repose – in fine – sur l’évolution des relations entre deux personnalités pour le moins imprévisibles.